Granby au temps des glacières

par Mario Gendron dans Commerce, industrie | 3 commentaires
La glacière Robert, vers 1948. (© Société d’histoire de la Haute-Yamaska, P070,027,SS3,SSS7,D1,P1)

La glacière Robert, vers 1948. (© Collection Société d’histoire de la Haute-Yamaska, P070,027,SS3,SSS7,D1,P1)

Jusqu’à l’introduction généralisée du réfrigérateur, au cours des années 1950, la conservation des denrées périssables pendant la saison chaude représente un défi pour les ménages. Si les grandes glacières sont très anciennes — on les utilise dès la Nouvelle-France —, il faut attendre  le dernier quart du XIXe siècle pour que l’usage de la glace comme réfrigérant se répande, sous l’impulsion de deux facteurs : le développement urbain et l’adoption de la glacière domestique. Ce dernier mode de réfrigération permet dès lors aux familles de conserver plus longtemps la viande, le lait et certains fruits et légumes. Quant aux entreprises d’alimentation, comme la laiterie Leclerc, elles ont tôt fait d’adopter la réfrigération mécanique à compter des premières décennies du XXe siècle : il s’agissait d’un investissement rentable.

La glacière domestique comporte deux parties superposées, le compartiment du haut est conçu pour recevoir un gros morceau de glace. (Photo: https://www.facebook.com/labellevieillerie )

La glacière domestique comporte deux parties superposées, le compartiment du haut est conçu pour recevoir un gros morceau de glace. (Photo: https://www.facebook.com/labellevieillerie )

Construite en bois et s’apparentant à un meuble, la glacière domestique comporte deux parties superposées. Le compartiment du haut est conçu pour recevoir un gros morceau de glace, d’un poids d’environ 30 livres (13,5 k), qui, en fondant, envoie de l’air froid dans la partie du bas, où est placée la nourriture. Comme il faut remplacer le bloc de glace tous les deux ou trois jours, la glacière prend souvent place à proximité d’une porte qui mène à l’extérieur, ce qui évite de salir la maison à chacune des visites du livreur.

À Granby, le lac Boivin s’avère l’endroit idéal pour prélever la glace.  Selon nos informations, le premier véritable marchand de glace de Granby est George A. Roberts qui, en 1897, achète un terrain d’une acre et demie contigu au lac Boivin (lot 610), dans le parc Johnson actuel, pour y  construire une glacière. Deux décennies plus tard, Roberts revend son commerce à Frank W. Allen, un marchand de bois, qui l’acquiert pour 700 $. Sont inclus dans la transaction la glacière, tous les outils nécessaires à la coupe de la glace, deux charrettes, un harnais et le carnet de commandes. Après moins de deux ans d’activité, Allen cède, pour 1 000 $, son entreprise à Joseph C. Robert, qui exploite un magasin de farine, grain et foin dans la rue Centre.

Publicité annonçant le service de livraison journalier de la glace par George C. Robert, en 1912. (The Granby Directory 1912-13. Sherbrooke, Le Progrès de l’Est, 1912, p. 144.)

Publicité annonçant le service de livraison journalier de la glace par George C. Roberts, en 1912. (The Granby Directory 1912-13. Sherbrooke, Le Progrès de l’Est, 1912, p. 144.)

Or, dans le Business Directory de 1930, J.C. Robert apparaît comme l’unique marchand de glace de Granby, un monopole qui rend compte de la difficulté et des risques inhérents à ce type d’industrie.1 « Il faut mettre en place une main-d’œuvre spécialisée disposant d’outils adaptés au travail, de même que des entrepôts de conservation et des équipes de distribution nécessaires à l’établissement d’un tel commerce », écrit l’historien Yves Bergeron. La famille Robert exploitera cette entreprise jusqu’au milieu des années 1950; en 1958, elle vendra la propriété du lac Boivin à la Ville de Granby, dont l’objectif est « d’utiliser le terrain […] pour les fins de l’installation et autres ouvrages inhérents de la “Troisième conduite d’eau” ».

Glacière Leclerc Granby 1944

La glacière Robert en novembre 1944. (© Ville de Granby, photo : Romain Gervais)

La récolte de la glace se déroule sur huit à dix semaines, du début de janvier jusqu’au milieu de mars dans les meilleurs cas. La surface gelée doit atteindre au minimum 20 pouces (50 cm) pour pratiquer l’extraction, son épaisseur devant suffire à supporter le poids des voitures à cheval ou des camions chargés, sans compter celui des hommes qui procèdent au découpage.

Avant de prélever la glace, il faut déneiger un vaste espace à l’aide d’une gratte tirée par des chevaux et tracer des lignes de la dimension des blocs à couper avec une charrue, dont le socle est armé de dents destinées à creuser des sillons. Ce travail accompli, une équipe d’hommes, munie de grandes scies et de gaffes (crochets), exécute la coupe et s’occupe du charroi et de l’entreposage. La proximité entre le lieu de coupe et la glacière facilite le transport des blocs de glace qui, au moment de leur stockage, sont recouverts de sciure de bois afin de les isoler de l’air ambiant et d’en ralentir la fonte.

Vue aérienne de la glacière Robert vers 1955

Vue aérienne de la ville de Granby vers 1955. La glacière Robert est située en bordure du lac Boivin, dans le coin inférieur droit de la photographie. (© Société d’histoire de la Haute-Yamaska, fonds Ville de Granby, V003,S4,SS2,P02)

Les moyens déployés pour découper, extraire et transporter la glace changent considérablement au cours des ans; les camions remplacent les chevaux et la scie mécanique prend la suite de la scie manuelle. Ces transformations tombent à point nommé, puisque la quantité de glace à couper s’amplifie au rythme de l’accroissement de la population. Ainsi,  les 1 000 ménages de 1911 et les 6 000 de 1951, dont la quasi-totalité possède encore des glacières, utilisent-ils des volumes bien différents. Or dix ans plus tard, à la faveur du rattrapage salarial de l’après-guerre, 93 % des familles de Granby possèderont un réfrigérateur, ce qui mettra un terme à l’ère des glacières, reléguant dans l’oubli une industrie aux racines séculaires.

Mario Gendron, mars 2019

[1] Au fil des ans, d’autres personnes obtiennent un permis de marchand de glace, comme Georges Courtemanche, Alcide Racine et Arthur Tétreault, mais aucun d’entre eux n’exerce ce commerce plus de deux saisons.

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  1. Potvin

    Merci, M.Gendron, et je me rappelle très bien de leurs démolition, j’imagine vers les années 1960, j’avais 8 ans et nous allions souvent fouiner dans ce coin avec mon grand frère.

  2. Lise Bastien

    j’apprécie ces articles bien expliqués et bien illustrés

    Merci beaucoup

  3. Daniel Beauregard

    Comment les aliments étaient conservés en été à cette époque

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