Gabrielle Roy est sans contredit une des auteures les plus célèbres et les plus talentueuses du Canada français. En 1945, l’année de la publication de Bonheur d’occasion, le roman qui allait asseoir sa renommée, l’écrivaine est toujours à l’emploi du Bulletin des agriculteurs où, depuis 1940, elle peaufine son talent en réalisant des reportages sur différentes régions du Québec. C’est aussi en 1945 que le Bulletin fait paraître un texte de Gabrielle Roy sur Granby, un des derniers de cette série. Forte de l’expérience acquise pendant cette grande tournée d’observation de cinq années à travers la province, l’écrivaine offre dans ce reportage un portrait saisissant de la vie économique et sociale granbyenne. La description qu’elle fait de l’animation qui s’empare de la rue Principale les soirs de paye est digne d’une anthologie, comme l’est aussi le portrait contrasté qu’elle brosse de Granby, ville à la fois dynamique et progressive, mais encore près de ses racines rurales. Gabrielle Roy montre ici les éclats de son talent, tout en rendant à la Princesse des Cantons-de-l’Est un honneur exceptionnel. Malgré quelques erreurs factuelles, voilà un texte qui mérite d’être lu avec une attention particulière.
« Les produits de Granby, dit-on, connaissent toutes les routes du monde… (ils connaissaient déjà avant la guerre le chemin du Groenland, de l’Afrique du Sud, de l’Égypte, et ont appris depuis celui de l’Australie, de la Russie, jusqu’à Vladivostok) mais peu de routes conduisent commodément à Granby.

Le tramway électrique de la Montreal and Southern Counties Railway fera le trajet Granby-Montréal jusqu'en 1951. (Fonds Valère Audy, SHHY)
Cette petite ville des Cantons de l’Est qui se trouve être la plus industrialisée de la province, une des plus vivantes à coup sûr, est assez mal desservie par ses moyens de transport. A quarante-cinq milles seulement de Montréal, elle s’y trouve reliée, pour service de voyageurs, par le tortillard des Southern Counties Railway, muni d’à peu près aucune commodité pour le trajet, bien qu’il le fasse en tanguant et roulant et à grands renforts de son sifflet aigu comme un gros train pressé.
Granby qui se glorifie encore d’être la ville la plus riche de la province — et, chose curieuse, elle l’est — ne possède aucun service d’autobus urbain et, tout ce temps, elle s’éparpille pourtant en longueur et à tel point qu’une industrie nouvellement établie aux confins de la ville a dû, pour s’assurer des employés, organiser elle-même le transport en commun de ses ouvriers.
Mais une fois qu’on est à Granby, on ne peut faire autrement que de s’en réjouir. C’est la ville la plus amusante, la plus vitale que l’on puisse trouver. Drummondville avec ses importantes filatures, ses énormes carrés d’usine, laisse parfois douter qu’elle soit un centre ouvrier tant la classe aisée qui lui donne le ton apporte de soin à paraître réservée, élégante, et tant les petites fileuses elles-mêmes mettent de bonne volonté à suivre cet exemple. Granby, au contraire, semble adopter une allure volontairement relâchée et gamine. Cette petite ville d’environ 16 000 habitants éclate de malice, de farces et de bagout ouvriers. Rien de plus animé, de plus grouillant que sa rue Principale les soirs de paye, quand y déambulent les filles des fabriques, les garçons des manufactures aux souliers bien cirés, aux cheveux aplatis, mais la chemise sur le pantalon, gouailleurs, marchant en rangs pressés jusqu’aux cinémas où ils échangent des répliques d’un bout à l’autre de la salle et continuent si bellement leur tapage qu’il est bien impossible de se laisser absorber par les figures de l’écran.

La rue Principale quelques années après le passage de Gabrielle Roy à Granby. Au centre de la photo, le théâtre Cartier. (Fonds Valère Audy, SHHY))
La rue Principale de Granby, c’est déjà, le samedi soir, une image assez ressemblante de quelque quartier houleux de Montréal; c’est véritablement une espèce de foire où les cafés aux noms exotiques, l’Hawaï, le Tropicana, baillent des airs discordants aux jeunes dandys qui passent par là, les reins cambrés, le bras arrondi au coude de leur compagne et pommadés à souhait. Cependant, Granby n’a pas entièrement perdu sa couleur de campagne. Le dimanche, la ville est aux buggies ramenant de la messe des familles juchées sur le siège, les femmes retenant leur chapeau que le galop frisquet de la jument menace de faire envoler et, dans l’après-midi, aux gamins qui la parcourent à cheval, et encore à la visite des cousins, de toute la parenté de la campagne venue par delà la petite Yamaska.
Et puis, le lundi matin, très sagement, de bon coeur, souvent à pied, Granby reprend la route vers ses manufactures de caoutchouc, de vêtements, de brosses, de gomme à mâcher, situées aux quatre points cardinaux, au nombre d’une quarantaine et dont elle n’est point encore satisfaite puisqu’elle est en pourparlers pour en attirer au moins cinq ou six autres dans un avenir rapproché. En effet, la grande passion de Granby c’est d’avoir une nouvelle industrie à tout moment, comme d’autres villes se paient un trottoir neuf ou un aqueduc. Depuis quelque temps, les entreprises particulières s’implantent à Granby au rythme d’une ou deux par année, mais ce n’est pas encore assez pour l’ambitieuse petite ville. Elle en veut encore, elle en veut toujours plus. On la dirait engagée dans une course au championnat et occupée à battre son propre record.

La salle d'exposition industrielle de l'hôtel de ville de Granby. (Le Bulletin municipal Granby, ca 1950)
Certaines villes ont des musées de souvenirs, d’art; Granby possède, aménagée dans son joli hôtel de ville, une manière de musée qui célèbre la qualité et la quantité des articles qu’elle produit. On peut y voir, comme à l’étalage d’un beau bazar, des édredons de fine laine, des peignes, des articles de toilette en bakélite, des brosses, des bas de soie, cent échantillons de produits élastiques.
A quelques-uns de ces produits, la petite ville a donné son nom qui court maintenant le monde, associé au tissu élastique, à la gomme à mâcher. Pour plus d’effet, elle l’a modifié parfois en « Grand-B ». Sous cette marque de commerce engageante, elle fabrique d’ailleurs de la gomme à mâcher à l’usage du monde entier : La World Wide Gum. La réclame ajoute : « La gomme qui rend Granby fameuse. » Encore que ce soit plutôt dans les corsets que Granby ait fait son nom.
La Granby Elastic Webb, avant la guerre vendait déjà du tissu élastique dans soixante-huit pays du monde, y compris des endroits comme la Jamaïque, le Cuba, l’Amérique Centrale, l’Honduras, l’Égypte. La dernière exportation des temps de paix, destinée au Danemark, fut coulée en 1939.
Depuis le début de la guerre, cette compagnie livre tous les six mois d’importantes commandes de matériel de baudriers en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Angleterre. Elle dirigeait, il y a deux ans, vers Vladivostok, par voie de Philadelphie, du matériel pour courroies de parachutes destiné à la marine russe. Par la Granby Elastic Webb, le nom de cette petite ville canadienne a pénétré en Russie, un peu partout sur le continent, aux Indes Occidentales, et en des terres brumeuses comme Terre-Neuve, le Groenland. Et le mérite en revient à une entreprise qui, encore une fois, sous des apparences américaines, est entièrement canadienne-française. Granby, comme Warwick, en définitive, doit son élan initial dans les affaires à une famille canadienne-française, la famille Boivin. Monsieur Ernest Boivin fonda la fabrique de tissu élastique que son fils, Monsieur Horace Boivin dirige maintenant, suivant aussi dans le domaine public l’exemple de son père qui fut maire de Granby pendant dix-huit ans. En fait, Granby pendant près d’une quarantaine d’années a eu un Boivin comme maire.

Vue aérienne de la ville, en 1946. Au centre, face à la gare, la Granby Elastic Web. (Fonds Horace Boivin, SHHY, Photographic Surveys (Quebec) Limited)
Les petites gens de la ville continuent cette tradition, en marquent grand contentement et ne se gênent pas pour déclarer : « Granby, ce sont les Boivin qui l’on faite. » D’esprit pratique, de mémoire fidèle, la petite ville témoigne une véritable admiration à cette famille qui résume ses ambitions, son ingéniosité dans les affaires. Dans le succès du père et du fils, elle aime se regarder, comme dans sa propre réflexion.
A sa fière joie de posséder de si belles industries, s’ajoute un esprit civique très développé. Granby marche, faute d’autobus, mais du moins la ville a de jolies rues, bien ombragées pour la promenade et de beaux parcs magnifiquement entretenus. Une propreté méticuleuse achève de lui donner un air agréable. Quoique bâtie dans la plaine, elle a des aperçus charmants sur les monts d’Abbotsford, sur le pays des vergers, cependant qu’aux bords de sa Yamaska, petite rivière lente, elle revête un aspect presque pastoral. Elle s’intitule elle même : cité progressive. C’est là le titre auquel elle tient le plus et, pour justifier sa réputation, d’autres manières que dans le commerce, se donne ni plus ni moins que trois journaux hebdomadaires. Mais c’est aussi une petite ville heureuse, et à plus d’un titre…
Nous avons un très curieux standard par quoi mesurer dans notre province la fortune des villes. C’est à la dette qu’elles portent qu’on les estime riche ou de précaire situation financière. Selon ce genre d’évaluation, Granby, la ville du tissu de corset et de la gomme à mâcher, se révèle la plus opulente de la province. Elle a le moins de dettes. En fait, une dette si petite, si minime, qu’elle semble l’image même de la richesse. Une dette même ridicule comparée aux obligations qui pèsent sur les grands centres où pourtant on se croit bien le droit de vivre. D’après les derniers relevés statistiques, Granby avec une population qui était alors de 14 000 âmes n’était endettée que de $5 995 500 soit une bagatelle de $42,59 sur les épaules de chaque citoyen. Joliette qui vient tout de suite après dans l’ordre de la richesse porte une dette de $121,80 par personne et Saint-Hyacinthe, en troisième lieu, $134,81. Les grandes villes sont loin en arrière de Granby. Il n’y a plus de comparaison possible. Heureusement, la petite ville peut bien marcher, et allègrement encore, puisque c’est sous le fardeau le plus mince, le plus léger qu’on puisse porter dans notre temps. »
Gabrielle Roy, « Le Carrousel industriel des Cantons de l’Est », Le Bulletin des agriculteurs, mars 1945, p. 10-11.


BAnQ
M. Gendron,
C’est toute une trouvaille que l’article de Mme Gabrielle Roy, cette très grande auteure.
Quelle place d’honneur elle réserve aux Granbyens et à leur ville !…
Elle ne tarit pas d’éloges face à l’engagement des Boivin (Ernest et Pierre-Horace). Ils ont en effet grandement contribué à l’essor de Granby et ils méritent une mention spéciale.
Néanmoins, des dizaines de personnalités ont également épaulé et secondé les Boivin. En fait, je pourrais en citer une cinquantaine. De mes lectures des livraisons de La Voix de l’Est du 1er septembre 1953 au 31 décembre 1956, voici les noms qui reviennent le plus souvent:
les Duhamel, les Garneau, les St-Onge, les Leduc, les Payne, les Leclerc, les Cabana, les Lefebvre, les Breton, les Marquis, les Bélanger, les Racine, les Gingras, les Choquette, les Lapierre, les Gemme, les Roberge, les Goyette, les Gagné, les Bernier, les Brodeur, les Trépanier, les Bélanger, les Miner…
Il faudrait mentionner les différents clubs et associations:
les Chevaliers de Colomb, Les Ligues du Sacré-Coeur, les Richelieu, les Francs, les Kiwanis, les Lions… et…
une société secrète qui fut très active : L’Ordre de Jacques-Cartier ( La Patente).
Le Mouvement coopératif: les Caisses populaires, la Coopérative agrigole de Granby, les Chantiers d’Habitation.
Des prêtres engagés: les Dubuc, Paul-Hus, Poitevin, Breton, Nadeau, Laliberté, Tremblay…
Les Communautés religieuses: Maristes, Sacré-Coeur, Présentation de Marie, St-Joseph.
Les Petits Chanteurs de Granby: Frères Julius et Emmanuel.
L’École des Arts et Métiers.
Les syndicats: notamment ceux de l’Imperial Tobacco (Romuald Gagnon), et de l’Esmond Mills.
Les responsables de la santé: Religieuses,, aumôniers et laïcs.
Suite à ces considérations, les Granbyens de cette génération cités, ont également droit à la reconnaissance de leurs concitoyens aujourd’hui. Ils ont jeté les bases qui ont fait de Granby la ville prospère que l’on connaît .
À l’instar de Gabrielle Roy et du Frère Jean-de-la-Lande, f.m.s. (ex-directeur des Écoles Saint-Benoît et Notre-Dame-de-Fatima), je suis pris d’admiration devant ces grands hommes qui ont tant donné à leur ville.
Je suis fier de mes racines granbyennes.
Luc Bernier.
Bonjour M. Gendron,
J’aimerais ici relever une inexactitude potentielle dans le texte de Mme Roy ou dans sa transcription faite par la SHHY.
Dans le dernier paragraphe il est fait mention de la dette de la ville de Granby en 1945 au montant de $5 995 500 pour une population de 14 000 âmes « soit une bagatelle de $42,59 sur les épaules de chaque citoyen. »
Selon ma calculatrice, la somme de $5 995 500 divisée par 14 000 personnes égale $428,25 par habitant.
Serait-il possible de préciser ces chiffres?
Merci à l’avance et meilleures salutations.
Benoit Ferland
M. Ferland
Merci pour votre remarque…et pour votre attention. En effet, les chiffres avancés par Gabrielle Roy sont erronés, ce qui avait échappé à ma vigilance. Difficile cependant de savoir d’où vient son erreur. Selon les données que l’on trouve dans l’Annuaire statistique du Québec pour 1941, l’année probable de référence utilisée par Mme Roy (en 1945, la population n’est pas de 14 000, mais de 16 000 habitants), la dette totale de Granby serait de 994 088 $ et la dette per capita (14 197 habitants) de 70 $, ce qui en fait tout de même la ville la moins endettée du Québec à cet égard. Ce que Mme Roy omet de dire, cependant, c’est que Granby est une ville où les revenus municipaux par habitant sont très bas et où les infrastructures font cruellement défaut, ce qui constitue l’autre face de la minceur de cette dette.
Votre commentaire me donne l’occasion de souligner une autre erreur de Gabrielle Roy, cette fois concernant la durée des mandats d’Ernest et d’Horace Boivin à la mairie de Granby. «En fait, Granby pendant près d’une quarantaine d’années a eu un Boivin comme maire», nous dit-elle, alors qu’il s’agit plutôt de 23 ans au moment où elle rédige son article. Ernest, de 1917 à 1932 (16ans) et Horace, de 1939 à 1945 (7 ans). Ces erreurs factuelles, dont j’avais d’ailleurs averti les lecteurs en préambule, n’enlèvent cependant rien à la pertinence du texte de Mme Roy, les qualités littéraires et la force évocatrice de son récit n’en étant nullement altérées; elles valaient néanmoins la peine d’être soulignées, ce dont je vous sais gré.
Mario Gendron
Suite à mon premier commentaire, il m’apparaît opportun de mentionner que Gabrielle Roy a bénéficié d’un enseignement de qualité et d’un grand dévouement de la part de ses enseignantes.
Elle-même, dans son autobiographie, souligne l’engagement de quelques laïques, mais surtout des Soeurs des Saints-Noms-de-Jésus-et-de-Marie, à l’Académie Saint-Joseph de Saint-Boniface, au Manitoba (http://www.routesonthered.ca/pdf/GabrielleRoy_francais.pdf).
Je la cite:
« en dépit de la loi qui n’accordait qu’une heure par jour d’enseignement de français dans les écoles publiques en milieu majoritairement de langue française, voici que nous le parlions tout aussi bien, il me semble, qu’au Québec, à la même époque, selon les classes sociales.
À qui, à quoi donc attribuer ce résultat quasi miraculeux ? Certes à la ferveur collective, à la présence aussi parmi nous de quelques immigrés français de marque qui imprégnèrent notre milieu de distinction, et surtout sans doute au zèle, à la ténacité de nos maîtresses religieuses, et parfois laïques, qui donnèrent gratuitement des heures supplémentaires à l’enseignement du français, malgré un horaire terriblement chargé. »
ROY, Gabrielle, “La Détresse et l’Enchantement”, autobiographie, Boréal compact, 1996, p. 70 (509p.)
Cette communauté s’est d’ailleurs signalée par la qualité de son enseignement puisqu’on lui doit la création de l’École de musique Vincent d’Indy, à Montréal en 1932. Cette grande institution a grandement contribué à inscrire la musique dans les programmes d’études, et surtout, elle a formé des milliers de musiciennes et de musiciens de talents. Il vaut la peine de lire l’histoire de cette grande école. Pour ce faire, lire Dominique LAPERLE, « Vers le bien et le beau, 1932-2007, Histoire de l’École de musique Vincent-d’Indy », Les Éditions GID, Québec, 2007, 214p.
Si je rappelle ces faits à la mémoire collective, c’est que je compte me joindre au Frère Croteau, s.g.:
Georges Croteau, Les Frères éducateurs, 1920-1965, Promotion des études supérieures, Modernisation de l’enseignement public, Préface du Frère Untel, Cahiers du Québec, Collection psychopédagogie HMH, 1996, (193p.).
À son exemple, il me semble impératif qu’on reconnaisse la grande contribution des communautés religieuses enseignantes en Éducation au Québec et au Canada.
La ville de Granby leur doit beaucoup.
Luc Bernier
Correction à apporter au premier commentaire:
Il s’agit du Frère Julien s.c., et non du Frère Julius.
Luc Bernier
Puisque cet article souligne le passage de Gabrielle Roy à Granby, compte tenu de la renommée qu’elle a acquise par la suite, notamment avec « Bonheur d’occasion », il m’apparaît justifié d’attirer l’attention sur l’un des écrivains et éditeurs les plus prolifique que le Québec ait connu: Eugène Achard.
Il n’a pas passé qu’une année à Granby (1903-1904), il avait alors un brevet d’enseignement primaire de France. Puis ce fut le brevet d’enseignement primaire du Québec (1906). Il obtiendra par la suite deux diplômes d’études supérieures des universités Laval et de Lille (Licences ès Lettres).
Il fut responsable de la Direction des Études chez les Frères Maristes, à Iberville et publia le Bulletin des Études. Il s’occupa de l’édition de nombreux livres par la suite, notamment en géographie et en histoire.
Atteint de surdité suite à la grippe espagnole, il sortit de communauté et fut engagé par la CECM, comme responsable du mensuel éducatif « L’école canadienne », destiné aux enseignants et enseignantes.
Par la suite, il fonda son propre mensuel éducatif, visant la même clientèle « L’école primaire ».
Pour les élèves, il fonda « La ruche écolière ».
Par surcroît, il fonda deux maisons d’édition : la Libraire générale canadienne et le Zodiaque (35, Deuxième).
Travaillant en solitaire, atteint de surdité par surcroît, il est temps que des chercheurs et des historiens de l’Éducation au Québec reconnaissent son immense contribution.
Je cite la première chercheure qui lui a consacré sa thèse de doctorat ainsi que L.A. Brodeur:
« Cet auteur prolifique a publié plus de 140 titres qu’il a réussi à éditer lui-même, à la Librairie générale canadienne. Le nombre impressionnant de réimpressions ou de rééditions fait monter à plus de trois cents le nombre de livres pour la jeunesse mis sur le marché par ce seul auteur et éditeur. La Librairie générale canadienne, les revues et les magazines pour jeunes ont permis à Eugène Achard d’être le premier à vivre de la littérature de jeunesse au Québec.
En ce sens, il serait intéressant d’étudier en profondeur le contenu des livres signés par Achard, Il serait aussi pertinent de déterminer l’influence directe qu’a pu avoir son œuvre sur les jeunes lecteurs de l’époque et sur la littérature de jeunesse dans son ensemble. Mais il serait très difficile, pour ne pas dire impossible, de mesurer avec précision cette influence. Nous reprenons à notre compte quelques lignes d’un compte rendu de Léo A. Brodeur sur les livres de la série LA GRANDE ÉPOPÉE DE JACQUES CARTIER :
« Il y aurait une étude à faire sur l’influence qu’ont pu exercer les nombreux livres (au-delà de soixante-quinze) (sic) d’Eugène Achard, dont la plupart ont eu plusieurs éditions, certains tirés à quelques dizaines de milliers d’exemplaires et jouissant d’une diffusion générale dans les écoles. « La Grande épopée de Jacques Cartier », dans sa forme première en six tomes, n’a pas vieilli. Elle est même un classique du genre et mérite encore d’être lue par les jeunes intéressés à la « première naissance » du Québec ». (7)
(7) L.A. BRODEUR, « La Grande épopée de Jacques Cartier », série de romans d’Eugène Achard », DOLO, vol. 2, 1982, p. 539.
p. 305.
POULIN, Manon, Eugène Achard, éditeur -L’émergence d’une édition pour la jeunesse canadienne, Ph. D. (littérature), Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 1994, p. 304-395 (541 f.)’
Je concède que ce commentaire soit un peu long mais, compte tenu des éléments mentionnés, ne croyez-vous pas qu’il m’incombait de le faire suite à Manon Poulin et L.A. Brodeur ?
En relation avec Granby, j’ajouterai qu’il fut d’ailleurs invité à Granby à deux reprises:
1. Par le Frère Jean-de-la-Lande (ex-directeur des écoles Saint-Benoît et Notre-Dame de Fatima), lors de célébrations de l’Amicale Cabana des Anciens des Frères Maristes du premier Collège Saint-Joseph de Granby, soulignant l’anniversaire de la Béatification de Marcellin Champagnat, fondateur des Frères Maristes. La Voix de l’Est 30/31 juin 1956.
2. Par les Amicales des Frères du Sacré-Coeur: La Voix de l’Est, le 12 mars 1956.
Des notables importants de Granby étaient présents à l’une ou l’autre de ces rencontres. Entre autres:
M. Eugène Achard, de Montréal; MM. Arsène Fortin et J.-A. Comeau, Chevaliers de l’Ordre de St-Grégoire le Grand, Rév. Frère Gaétan, ancien provincial des Frères du Sacré-Cœur.
Je serais reconnaissant à tout lecteur de ce commentaire ayant été en relation avec le Frère Jean-de-la-Lande ou avec Eugène Achard d’entrer en contact avec moi.
Luc Bernier
Un récent article de Victor-Lévy Beaulieu (Le Devoir 17-18 mars 2012), consacré aux « Contes, légendes et récits d’Eugène Achard » vient confirmer haut la main le rôle important qu’Eugène Achard (ex-Frère Louis-Marius, chez les Frères Maristes) a joué auprès des jeunes écoliers québécois.
Je cite V.-L. Beaulieu à partir du Devoir: » Il révolutionna le merveiilleux québécois en y intégrant la mythologie amérindiennne, les sorcières sympathiques et « la poétique sociale » « .
Féru d’histoire et de géographie, Eugène Achard « séduit par la fusion des cultures…met en scène Jean-Vincent de Saint-Castin (1652-1707). Cet officier français marié à une Amérindienne et devenu chef abénaquis, console les Acadiens attaqués par les Anglais. Compte tenu de l’inaction de la France (ajoutera de Saint-Castin) « Il n’y a que les Indiens pour vous venir en aide. »
Grand poète et amant de la nature, Achard est également séduit par les croassements d’une grenouille du lac Tremblant, dans les Laurentides:
« Fière elle lui lance avec dédain: « Retourne dans ta cité, moi, je vais dormir dans ma vase »
Je lirai avec intérêt, vous vous en doutez bien, cette dernière création de Victor-Lévy Beaulieu et j’espère que vous serez tentés de m’imiter.
Luc Bernier
OUBLI IMPADONNABLE.
Lorsque j’ai mentionné les noms de Granbyens qui ont, avec M.P.-H. Boivin contribué à faire de Granby la ville dynamique que l’on connaît, j’ai fait un oubli impardonnable, en la personne de M. A. Laurion, co-fondateur et éditeur de La Voix de l’Est.
L’article qui suit, tiré de La Voix de l’Est, lui rend d’ailleurs justice:
L’HOMME DE L’ANNÉE.
Chaque année, un comité spécial choisit l’Homme de l’Année à Granby.
Lancée par le Jeune Commerce,
cette initiative a pour but de rendre hommage à celui de nos concitoyens qui, par ses réalisations, s’est
acquis une réputation de réussite et commande une certaine influence dans son domaine ou sa région.
Plusieurs conditions président à ce choix.
L’Homme de l’Année /
doit tout d’abord posséder une parfaite
réputation d’honnêteté,
jouir d’une situation financière solide, occuper des postes importants dans le
domaine des affaires ou ailleurs, enfin
être avantageusement connu et un homme, nettement au-dessus
de la moyenne.
Or cette année, ce choix fait par un comité, présidé par M. Gérard Racine, et composé de MM. A. M.
Crack et Bernard Léveillé, respectivement présidents des Chambres de Commerce senior et junior,, de M.
H. A. Whitcher, surintendant local de la Southern Canada Power, de M. Romuald Gagnon, président de
l’Union des ouvriers du tabac et de M. Roland Gagné, secrétaire du club Richelieu, tombe sur l’un de nos
hommes d’affaires les plus dynamiques, M. Aimé Laurion, éditeur-gérant de « La Voix de l’Est, président
de la G.M. Plastic Corporation, des Publications Laurion Ltée et directeur d’autres compagnies.
Et ce titre, auquel on joint une plaque décorative en cuivre, en souvenir de cette nomination, lui sera
décerné, ce soir, au cours d’un banquet des deux Chambres de commerce de Granby qui se tiendra en
l’hôtel Mont Shefford et auquel sont conviés le maire Boivin et les membres du conseil municipal.
Le dévouement dont M. Laurion a toujours fait preuve à l’endroit des Chambres de Commerce de sa ville
et de la province depuis une quinzaine d’années n’est sans doute pas étranger au choix du comité spécial,
mais d’autres raisons également importantes ont porté à le nommer l’Homme de l’Année. Et au nombre
de celles-ci, notons tout particulièrement sa participation active à la promotion industrielle de Granby et
le succès qui a toujours marqué les entreprises dont il est l’initiateur ou le fondateur.
« De la parole aux actes », voilà la devise qui a constamment inspiré M. Laurion.
Sa confiance dans le
développement économique du Québec, il l’a manifestée à maintes reprises et, par ses réalisations
personnelles, démontré que le Canadien français peut et doit prendre une part sans cesse plus active au
développement de cette province.
Nous le voyons tout d’abord en 1935, comme journaliste, avec les fondateurs de « La Voix de l’Est » de
Granby, qu’il quitte en 1937 pour Valleyfield, où il devient membre de la Commissions industrielle de
Valleyfield, tout en y dirigeant l’hebdomadaire local jusqu’en 1944.
À Granby depuis cette date, M.
Laurion est considéré depuis plusieurs années comme l’un de nos promoteurs industriels les plus avertis.
Il a fait plusieurs voyages pour attirer ici des entreprises, en particulier avec le maire P.-Horace Boivin en
Europe.
Puis il a fondé une revue canadienne-française « Québec Industriel » vouée à la promotion du
progrès industriel du Québec. « La Voix de l’Est » elle-même s’est toujours affirmé en ce domaine.
Tous se rappelleront, de la fondation du quotidien local en décembre 1945. À ce moment, « La Voix de
l’Est » était un journal dont l’influence était assez limitée. Or aujourd’hui, il emploie 75 personnes, plus
une centaine de petits camelots et s’étend de plus en plus à toute cette belle région au développement
de laquelle il collabore de toutes ses forces.
En plus de diriger La Voix de l’Est à titre d’éditeur-gérant, M. Aimé Laurion achetait en 1947 une petite
industrie de chez nous, la Granby Manufacturing Company, qui employait alors seize ouvriers.
Aujourd’hui
connue sous le nom de GM Plastic Corporation, elle compte un personnel de 100 employés. Une industrie
unique en son genre, elle vient de doubler la superficie de son usine. Ses transactions sans cesse plus
considérables s’étendent à toutes les parties du pays. Tout en se faisant le promoteur de l’essor industriel
de Granby,
M. Laurion a donc présidé au développement de deux industries importantes.
Récemment,
d’autre part, il obtenait la distribution exclusive du Styrofoam, l’un des produits plastiques de l’avenir,
dans le Québec.
Fils d’un cultivateur de South Roxton, M. Eugène Laurion, M. Aimé Laurion est né à Roxton Pond en
décembre 1910. Après son cours classique et l’obtention de son baccalauréat ès arts au Collège
Assomption, il étudie le droit à l’université Laval de Québec, puis en 1935, devient l’un des fondateurs de
l’hebdomadaire « La Voix de l’Est ».
Deux ans plus tard, il fonde la Chambre de Commerce des Jeunes de
Granby et, quelques mois après, il quitte notre ville pour Valleyfield, où il assume la direction du journal
local « Le Gazette ».
En 1938, il est au nombre des fondateurs du Jeune commerce de l’endroit et devient
secrétaire du club Nautique de Valleyfield.
La même année, il est aussi élu président de la Fédération des
Chambres de Commerce des Jeunes de la Fédération des Chambres de Commerce des Jeunes de la
province de Québec.
Quatre ans plus tard, c’est-à-dire en 1942, il est choisi vice-président de la Chambre
de Commerce Sénior de Valleyfield et directeur régional.
Puis en 1943, il est nommé membre de la
Commission industrielle de cette ville.
En 1944, toutefois, M. Laurion revient à Granby à titre de directeur-gérant de « La Voix de l’Est » qu’il
transforme en journal quotidien en décembre 1945. En 1947, il fait l’acquisition d’une industrie de
plastique, la « Granby Manufacturing Ltd », connue maintenant sous le nom de « GM Plastic
Corporation » et dont il est le président.
Puis en 1950, il assume la présidence du Granby Board of Trade ,
si l’on veut, de la Chambre de Commerce Senior locale.
En 1952, il fonde les Publications Dussault-Laurion, une entreprise aujourd’hui connue sous le nom de
« Publications Laurion Ltée » qui publie les revues « Québec Industriel », « Électro-Mécaniques », « Le
Digeste de l’Éleveur » « La Fournée », « Citées et villes », et dont il est aussi le président.
En 1954, M. Laurion devient administrateur du quotidien « Le Progrès du Saguenay » de Chicoutimi, et,
l’année suivante, directeur de Richelieu Finance Inc à St-Jean.
En 1957, il fonde et assume la présidence
de « Insulfoam Limited », une compagnie distributric de matières isolantes Styrofoam et de matériaux de
construction en plastique dans la province de Québec.
Puis il est successivement nommé membre de la Commission industrielle de Granby,, vice-président du
Syndicat patronal des maîtres imprimeurs de l’ouest du Québec et président de la section des compagnies
pour la campagne de Caritas.
Enfin, une dernière nomination, mais non la moindre, il vient d’être choisi l’un des directeurs de la
nouvelle banque d’affaires des Canadiens français, « La Corporation d’Expansion Financière », appelée à
rendre des services inégalés aux nôtres dans le domaine économique.
La Voix de l’Est, le 30 janvier 1958.
Chers amis.
Convenez avec moi que cet homme méritait d’être rappelé à la mémoire collective.
Merci M. Laurion, vous êtes un modèle pour toutes les générations d’hommes d’affaires qui vous ont succédé.
Luc Bernier, petit-fils d’Elzéar Brodeur, fondateur de la Quincaillerie Nouvelle-France.
L’Enfance
« Je ressentis profondément la vulnérabilité, la fragilité de l’enfance en ce monde, et que c’est pourtant sur ces frêles épaules que nous faisons porter le poids de nos espoirs déçus et de nos éternels recommencements ».
Gabrielle Roy, « Ces enfants de ma vie », Stanké, 1977, cité par Éric Cornellier, Le Devoir, 5 octobre 2012.
En cette semaine de l’éducation, j’aimerais souligner une fois de plus le travail inestimable des enseignants et enseignantes oeuvrant à Granby et dans la région desservie par la SHHY. Parmi eux, Ghislain Simard, fort apprécié par ses élèves comme professeur d’éducation physique.
Par la même occasion, je tiens à rappeler à la mémoire collective tous les religieux et religieuses qui se sont dépensés sans compter dans les écoles primaires et secondaires de Granby.
Chez les religieuses enseignantes, il s’agit des Soeurs de la Présentation de Marie, de Saint-Joseph et de l’Immaculée-Conception.
Chez les religieux enseignants, les Frères Maristes et les Frères du Sacré-Coeur.
J’ai vraiment bénéficié d’un enseignement hors du commun, en la personne d’André St-Martin ( Frère Victor-André chez les Frères Maristes). C’était à l’école Notre-Dame de Fatima, dirigée par le Frère Gérard Pelletier (Jean-de-la-Lande).
Voici un poème que j’ai rédigé en son honneur 50 ans après les faits:
LE PÉDAGOGUE
C’était un St-Martin
Entrant un beau matin
Dans ma vie.
Et ma foi, grâce à lui,
À nouveau tout reluisit :
La lumière!…
L’amour de la musique,
L’art de la didactique :
Le génie!…
Il ralluma en moi
Le timbre de ma voix :
Je chantais!…
Et la troisième année
Je connus l’apogée :
Ressentir !…
Dans sa classe tous ensemble.
On apprenait il me semble :
Étonnement!…
Un piano derrière la classe
Un air avant qu’on se lasse :
Ravissement!…
Montrer toujours l’idéal.
Lisant la vie des grands hommes :
Schweitzer, De Veuster…
Par la répétition.
Par l’association :
Le savoir!…
Sans cesse inventer
Sans cesse innover :
Séduire!…
Donner le goût d’apprendre
Impatienter d’attendre :
La leçon!…
Fidèle à Marcellin
Déjouer le Malin :
En Grand Maître!…
En mission tu partis :
Le rêve de ta vie.
Le témoin!…
L’exemple a porté fruit
Je puise encore au puits :
Ton exemple!…
L’amour de son métier.
S’y donner tout entier :
S’accomplir!…
En mon cœur est gravé
J’en suis encore gavé :
Ta Présence!…
Je le dédis à tous les vrais pédagogues, celles et ceux pour qui l’enseignement est ce qu’on appelait dans le temps une vocation.
L’article d’Éric Cornellier (Le Devoir, 5 octobre 2012) décrit assez bien le contexte dans lequel ils doivent évoluer depuis plusieurs années.
En reconnaissance à tous les éducatrices et éducateurs de Granby et de la région.
Luc Bernier, éducateur d’adultes à Montréal depuis plus de 30 ans
(dans les compagnies, en français langue seconde)
Je viens de réaliser avoir oublié de mentionner deux communautés religieuses enseignantes:
1. Les Marcellines (école St-Marc?)
2. Les Père du Verbe divin.
Luc Bernier
La lecture d’un article de M. Aimé Laurion, rédigé dans la revue « Commerce » de 1954 et reproduit dans La Voix de l’Est du 24 septembre 1958, m’a incité à le partager avec vous, malgré la longueur du texte.
Il me semble si bien bien rédigé du point de vue journalistique et tellement d’actualité pour prouver à ceux qui prétendent que l’homme économique québécois serait surtout le fruit de la Révolution tranquille.
C’est le sénateur Jacob NIcol qui est l’objet de cet article. Vous pourrez vous-même juger de la pertinence de le rappeler à la mémoire collective.
À LA MÉMOIRE DE
L’HONORABLE SÉNATEUR JACOB NICOL, C.R.
(Nous reproduisons un article publié dans COMMERCE, édition de juin 1954, alors que l’honorable fut
proclamé L’HOMME DU MOIS par cette revue des hommes d’affaires de la province de Québec. Cet article
fut rédigé par M. Aimé Laurion, un ami personnel de M. Nicol et l’un de ses concitoyens de Roxton Pond.
L’HONORABLE SÉNATEUR JACOB NICOL
Bien que l’honorable Jacob Nicol, de Sherbrooke, sénateur et conseiller législatif, n’ait rien de l’homme
d’affaires moderne, du type nerveux de notre siècle, on pourrait sûrement se servir de l’une des dernières
données de la science pour illustrer sa carrière extraordinaire : « Un homme à trois dimensions parfaites »,
démonstration exacte de la réalité : 1) un avocat : 2) un journaliste : 3) un homme d’affaires, qui a tout
aussi bien réussi dans le domaine : 1) de la politique : 2) de l’information : 3) des affaires, grâce à : 1) son
esprit de travail : 2) son honnêteté : 3) sa générosité proverbiale.
Son seul nom, Jacob, pour les intimes, et « Jake », pour les Anglais, évoque aujourd’hui en nous une
carrière prodigieuse, une oeuvre dont les proportions nous étonnent, des réalisations qui, même en ce
siècle de développement des forces nucléaires et de progrès intense, nous laissent songeurs. Comment a-til
pu tout et tant réussir ?
Touchant par son éducation aux deux grandes races de ce pays, réunissant les qualités de l’une et de
l’autre par ses origines et sa formation doublé d’une compréhension rapide et sûre, autant que d’un
jugement solide et droit, unissant la prudence à l’esprit d’entreprise, le sénateur Nicol était destiné à
occuper une large place dans la vie publique de ses compatriotes. Et l’on peut dire, aujourd’hui, sans
aucune exagération, qu’il est l’un des Canadiens français les plus influents du pays et certainement le plus
influent de cette région qui lui a donné la gloire et la fortune, celle des Cantons de l’Est.
L’hon. Jacob Nicol est l’une des personnalités les plus attachantes, les plus marquantes de sa génération.
Personnel dans ses vues et ses jugements, esprit aussi clairvoyant que ferme réalisateur, il a le singulier
talent de franchir rapidement la distance de la pensée à l’action. Qui ne connaît aujourd’hui ses durs
commencements en ligne droite de sa carrière, sa puissance formidable de travail, son courage, son
indomptable énergie, son abondante production et ses belles réalisations dans le domaine de l’action ? Le
travail et la ténacité pour réussir, voilà les deux qualités dominantes de sa vie.
Grand, droit et svelte, toujours actif malgré ses soixante-dix-huit ans, le sénateur Nicol est imposant
derrière ce bureau de travail où il a orienté sa vie de Sherbrooke à Québec, Trois-Rivières, Montréal et
Ottawa. Mais son affabilité, sa courtoisie, son grand calme et sa modestie n’ont d’égal que sa valeur et
son sourire où se dérobe l’ironie, révèle une âme saine.
Fin causeur, il est doué d’une mémoire fidèle.
On pourrait dire de cette grande figure canadienne qu’il possède l’art suprême de gouverner les
hommes, d’imprimer dans leur caractère le désir du succès basé sur le travail, la compétence et
l’honnêteté. Pour en tracer le véritable portrait, il faudrait aussi vanter son grand coeur, sa grande
compréhension de l’humanité, sa nature riche et variée qui lui gagnent l’estime des gens de tous les rangs
de la société.
Sa personnalité, en un mot, commande le respect du passé et du présent et nous exhorte à envisager
l’avenir avec confiance. Habile et conciliant, il a toujours su faire un bon emploi des traits d’union dans les
circonstances les plus difficiles.
Son histoire est celle du jeune homme pauvre qui, par son esprit de travail et son extrême confiance en
l’avenir des Cantons de l’Est, où il est né, y est demeuré pour y trouver la gloire et la fortune.
Né du mariage de Philippe Nicol et de Sophie Cloutier, une humble et modeste canadienne-française du
village de Roxton Pond, le jeune Nicol était déjà rompu à tous les travaux de la ferme à l’âge où tant
d’autres fréquentent encore l’école. Son ambition cependant n’était pas de cultiver la terre, mais de
s’instruire. Aussi, le jeune Nicol dut-il quitter la ferme dès l’âge de 15 ans, après avoir suivi les cours du
Feller Institute de Grande Ligne, centre éducationnel du protestantisme français. Décidé à apprendre
l’anglais, il se rendit à l’université McMaster où, pour payer ses cours – il était sans le sou – il enseigna le
français. Il étudia avec une telle ardeur que trois ans plus tard il étonnait ses professeurs en passant avec
succès les examens du cours classique en langue anglaise. Cela, cependant, ne lui procurait pas encore
l’argent nécessaire à ses études de droit à l’Université Laval de Québec. Il accepta donc, pour en défrayer
le coût, le poste de secrétaire du trésorier provincial d’alors, l’hon. T. Duffy, et cette fois encore, il brûla les
étapes. Travaillant et étudiant jour et nuit, il réussit en deux ans à compléter un cours qui en prenait
ordinairement trois. Son diplôme en poche, c’est alors que devait commencer sa véritable vie de travail
orientée vers le succès. Il s’engagea tout d’abord à titre de clerc dans une étude de droit de Sherbrooke où,
à force de travail et d’économies, il parvint à amasser assez d’expérience et d’argent pour fonder quelques
années plus tard son propre bureau. Ses débuts furent très durs, mais Jacob Nicol disposait d’une énergie
formidable. Aussi peu de temps après, son nom était-il celui d’un avocat capable de gagner les causes les
plus difficiles. Cette réputation lui attira une clientèle sans cesse grandissante, au point que son étude fut
bientôt la plus importante de la ville.
Plus tard, il forma l’étude de droit Nicol, Lazure & Couture, qu’il dirigea jusqu’en 1935. Il fut élu à deux
reprises bâtonnier du district judiciaire de St-François.
Le droit n’était pas cependant sa seule ambition. Sa pensée dominante : les Cantons de l’Est
représentaient une entité séparée, une province, où il lui était possible de participer au développement de
ses ressources naturelles très riches. Aussi investit-il ses premières économies dans l’immeuble, à ce
moment-là à la baisse. Un jour, une étude de droit de Montréal lui offrit le titre d’associé au salaire de
$15,000 par année, mais il refusa et demeura à Sherbrooke. À cette époque, d’autre part, existaient des
mutuelles d’assurance dont les affaires péréclitaient. Il entreprit donc d’en réorganiser deux dont le bilan
offrait une certaine garantie de succès, puis en devint le propriétaire. Ces deux mutuelles, La Missisquoi &
Rouville Mutual Fire Insurance Companyy, et la Compagnie d’Assurance Stanstead & Sherbrooke, sont les
seules à avoir survécu sur une centaine fondées en 1835. Puis, il acquit des intérêts dans diverses
compagnies dont les progrès devaient ensuite lui permettre de réaliser plusieurs millions de dollars. Mais
ses millions ne lui ont jamais fait perdre la tête et il a toujours détesté l’ostentation. Preuve : il conduit luimême
sa Chevrolet. Pour lui, pas de Cadillac.
Mais si les affaires attiraient son attention, la politique ne le laissait pas indifférent. Très jeune, il avait
participé à des campagnes électorales dans le comté de Shefford et son stage au secrétariat du trésorier
provincial l’avait aussi initié à la politique provinciale.
Organisateur du parti dans les Cantons de l’est, M. Nicol comprenait la nécessité et les avantages d’un
quotidien, non seulement pour le succès de sa politique, mais pour l’expansion des affaires dans les
Cantons de l’Est. Or, peu de temps après, il profitait de la faillite d’un journal anglais, établi depuis peu,
pour fonder « La Tribune » qui, sous ses sages directives, devait devenir avec les années le plus important
medium français d’information des Cantons de l’Est. Il avait vu juste et loin.
Son entrée dans la politique active devait être un événement imprévu. L’intérêt qu’il portait au droit et
aux affaires n’indiquait pas en effet qu’il fut un candidat possible. Mais, en 1921, l’hon Walter Mitchell
ayant démissionné de son poste de trésorier, l’hon. L.-A. Taschereau lui demanda d’accepter cette
fonction. Élu par acclamation quelques mois plus tard dans Richmond, il fut réélu par la suite en 1923 et en
1927 dans le comté de Compton, pour ensuite démissionner à son tour en 1930, alors que ses affaires
l’appelaient et absorbaient la majeure partie de son temps. Son stage au Trésor marqua une
administration financière fructueuse et parfaitement équilibrée. Il sut présider l’emploi des deniers publics
avec tout son talent d’homme pratique, économe et prévoyant. Type anglo-saxon, ses collègues pouvaient
compter sur la solidité de son jugement et sur son sens des réalités chaque fois qu’il s’agissait de résoudre
les problèmes compliqués qui se présentaient dans l’administration d’une province. On put admirer plus
d’une fois la clarté et la décision (précision) de ses exposés budgétaires qui ne contenaient jamais de
mouvements d’éloquence.
M. Nicol possédait aussi cette qualité français : la clarté.
Ayant refusé la magistrature et le gouvernement désirant s’assurer la collaboration de cet homme si au
fait des problèmes de l’heure, il fut nommé président du Conseil législatif, l’une des plus hautes fonctions
de notre province.
Lui rendant hommage pour son éminente contribution à la vie politique de cette province, M. Taschereau
disait un jour de M. Nicol : « Je n’ai jamais connu un homme plus honorable. Nicol est l’un des plus loyaux
collaborateurs qui aient fait partie de mon cabinet. Sa parole est une garantie d’honnêteté. Un homme
modeste, sa capacité de travail est énorme et son jugement sain. Québec a perdu les services d’un
trésorier incomparable lorsqu’il a dû prendre un repos bien mérité; heureusement son acceptation de la
présidence du Conseil législatif nous permet de compter encore sur ses précieux conseils »
Et M. Taschereau de poursuivre : « Nicol peut être cité en exemple à toute la jeunesse. Il a réalisé toute
sa vie des choses que d’autres prennent toute leur existence à découvrir. Il est un véritable fils des Cantons
de l’Est qui n’oublie pas la région où il a prospéré. Ses affaires l’appellent ailleurs, mais il revient toujours à
Sherbrooke. Un grand homme dont tous les Cantons de l’Est peuvent être fiers et qui incarne aujourd’hui le
citoyen honorable, respectable, le véritable Canadien ».
Aussi ne faut-il pas s’étonner si, après avoir dirigé le Conseil législatif jusqu’en 1934, M. Nicol fut dix ans
plus tard nommé membre du Sénat de son pays. C’était là le couronnement de sa carrière politique.
Le succès remporté par le journal « La Tribune » n’était pas de nature à limiter ses activités dans ce
domaine. Fondé alors que les Canadiens français commençaient leur conquête pacifique des Cantons de
l’Est, « La Tribune » était pour notre groupe ethnique un organe essentiel à la leur cohésion et à leur
progrès. Mais pourquoi ne pas faire pour d’autres ce qu’il avait fait pour sa région ? aussi décida-t-il
d’étendre son champ d’action dans le domaine de l’information lorsqu’il en eut l’opportunité. Il acheta
donc « Le Nouvelliste » des Trois-Rivières, puis « Le Soleil » et « L’Événement-Journal », de Québec, et plus
tard, à l’avènement de la radio, fonda ou acheta des postes dans les trois villes déjà mentionnées. Ces
postes prospères aujourd’hui sont CHLT et CKTS de Sherbrooke, CHLN des Trois-Rivières, CKCV et CHRC, de
Québec. En dépit de son âge , le sénateur est encore président des quotidiens de Sherbrooke et des Trois-
Rivières, directeur-financier des deux journaux de Québec, qu’il vient de vendre, propriétaire de trois
postes de radio, et directeur financier des deux postes de la vieille capitale. Il s’intéresse par ailleurs à la
fondation à Sherbrooke d’un poste de télévision qui inaugurera ses émissions dans quelques mois. Il est le
seul Canadien français qui ait possédé quatre journaux quotidiens et trois postes de radio.
Bien qu’il soit rarement en évidence dans ses journaux, M. Nicol a confiance en la puissance de
l’information. Servir le public, toujours lui dire la vérité, rapporter les faits réels, voilà ce qu’il a toujours
recommandé à ses administrateurs. « Renseignez les Canadiens français et laissez-les tirer leurs propres
conclusions », disait-il un jour en ajoutant : « Ceux qui laissent le peuple juger les événements font plus de
bien que tous les hommes politiques ensemble ». N’est-ce pas là le secret du grand succès de se médiums
d’information ?
Ses concitoyens et ses associés se sont parfois étonnés de son attitude, mais ils ont toujours eu pour cet
homme perspicace une admiration telle que leur désir était d’inscrire son nom en lettre d’or dans l’histoire
contemporaine de Sherbrooke et des Cantons de l’Est.
M. Nicol ne fut jamais un spéculateur. Il ne joua jamais à la bourse. Froid calculateur pour réaliser ses
gains, il profitait des circonstances comme d’autres eussent pu le faire, investissait ses avoirs dans des
entreprises viables et visibles, qui, sous sa sage direction, progressaient rapidement.
C’est ainsi qu’il devint propriétaire, président, vice-président ou directeur de près d’une quinzaine de
sociétés, soit dans le domaine de l’assurance, des compagnies, des banques, des trusts, etc. Aujourd’hui, il
est président de la Stanstead & Sherbrooke Insurance Company, de la Missisquoi & Rouville Insurance
Company et de la Sterling Insurance Compaby of Canada; vice-président du Trust Général du Canada et de
la Banque Canadienne Nationale; directeur de la Sherbrooke Trust Company, de l’hôtel Windsor de
Montréal, de la Southern Canada Power, de la Compagnie d’Assurance Mutuelle du Commerce contre
l’Incendie, de la Compagnie d’Assurance Canadienne Nationale, de la Compagnie d’Assurance Canadienne
Mercantile et de la Wellington Fire Insurance Company et Continental Life, de Toronto, etc.
Pour conquérir par sa propre valeur une telle puissance, l’utiliser si peu pour son prestige personnel et
tellement pour le bien de la société était une marque d’humilité peu commune et le signe d’un grand
amour pour les hommes, pour ses semblables, pour tous les siens. Malgré ses succès, en effet le sénateur
demeura toujours lui-même : l’homme simple, le politique silencieux et le modeste capitaliste. Généreux, il
le fut dans toute la force de son âme, pour tous et surtout pour les jeunes désireux de s’instruire, avides de
succès. Ses dons aux universités, aux institutions sont aujourd’hui considérables. Son nom, il se soucie peu
de l’attacher à ses générosités : il en a donné une preuve en fondant, au séminaire de Sherbrooke, la
bourse St-Laurent destinée à secourir les étudiants pauvres. Il serait même assez difficile d’établir la
somme de ses dons, tellement il tient à l’anonymat. Homme de principes, il a toujours manifesté la
tolérance qui caractérise l’esprit large, compréhensif, respectueux des croyances de ses semblables. Marié
depuis 1909 à une catholique, Émélie Couture, de Sherbrooke, une femme d’oeuvres dont on ne saurait
trop louer les grandes qualités, il aida toujours indifféremment les catholiques et les protestants, amis en
accordant toujours plus aux Canadiens français qu’aux Canadiens anglais avec lesquels, pourtant, il a fait
autant sa fortune.
Tant de générosité, cependant, ne pouvait être ignorée : elle devait être reconnue d’une façon éclatante
surtout par les universités. À tour de rôle, celles-ci lui conférèrent des doctorats ès-lettres ou le titre de
bienfaiteur et de gouverneur, et, un peu plus tard, la France le créa Chevalier de la Légion d’Honneur.
Aujourd’hui, M. Nicol est gouverneur de l’Université Bishop’s de Lennoxville et de L’Université Laval de
Québec, directeur du collège de Stanstead, docteur ès-lettres des universités de Montréal, Laval, Bishop’s
et McMaster. Ces titres, il les mérite parmi tous ses compatriotes.
Après tant d’activités, tant d’années de travail, on pourrait croire que l’homme rendu à l’âge de 78 ans,
se repose. Au contraire, il continue d’administrer ses affaires. S’il lui arrive de les délaisser pour se livrer à
la pêche, son sport favori, comme autrefois pratiquer l’agriculture sur une ferme modèle de Richmond qu’il
a vendue il y a quelques années, il y revient régulièrement. Comme autrefois, cependant, il vit aussi
paisiblement qu’il travaille. À sa demeure de Sherbrooke, entourée de verdure et de fleurs, il aime causer
avec ses amis de la politique, du droit ou de l’information. Avec la pêche, ce sont là ses seuls moments de
détente. À son bureau, il est souvent le conseiller de ceux qui désirent connaître son avis sur les problèmes
de l’heure et combien d’écueils a-t-il évité à ceux qui ont su suivre ses conseils et se fier à son jugement
sain. Facile d’accès, le sénateur Nicol se fait toujours un plaisir de rendre service.
Le sénateur Nicol rêvait d’un grand avenir pour cette région si riche en ressources naturelles. Il a ouvert
la voie qui y conduit. L’homme dont nous venons de tracer le portrait fut essentiellement un constructeur
de la nation. Soixante-trois ans ont passé depuis qu’il a quitté son village natal de Roxton Pond, mais si,
avec les années, il est devenu le principal citoyen de sa ville, le Canadien français le plus influent des
Cantons de l’Est, le sénateur Nicol est demeuré, malgré la gloire et la fortune, malgré ses réalisations
extraordinaires , ce qu’il était autrefois, ce qu’il a toujours été, un homme simple et modeste.
Aimé Laurion
Février 1954,
« Commerce »
La Voix de l’Est, 24 septembre
Je suis sûr que vous êtes d’accord avec M. Aimé Laurion lorsqu’il attire notre attention sur les qualités exceptionnelles de cet homme et sa contribution hors du commun à l’essor des Cantons de l’Est et de la province de Québec.
Luc Bernier
Le Droit allait dans le même sens que M. Aimé Laurion:
Le sénateur Jacob Nicol, avocat, homme politique, propriétaire de journaux, etc., qui vient de mourir à Sherbrooke à l’âge de 82 ans, mériterait beaucoup plus qu’un entre-filet. Né protestant dans un pays catholique et français, il apprit l’anglais en grandissant et se convertit au catholicisme un mois avant sa mort.
Il n’aimait pas, cependant, qu’on parle trop de lui. « La meilleur biographie d’un homme, disait-il, ne donne que sa date de naissance, sa date de mariage et celle de sa mort. » Il était né en 1876, s’était marié en 1909 et est mort le 23 septembre 1958.
(Le Droit)
La Voix de l’Est, le 2 octobre 1958.
Il faudra bien un jour parler de l’apport de la communauté baptiste dans l’Histoire des Cantons de l’Est et plus localement, de la région de Granby.
Je n’y manquerai pas lorsque l’occasion se présentera.
Luc Bernier: