Les Belles Histoires des Pays-d’en-Haut et la vache canadienne

par Mario Gendron dans Agriculture, Culture, Vie rurale | 8 commentaires
Vache canadienne

© Vache canadienne (Fonds Société des éleveurs de bovins canadiens, SHHY. Photo Strohmeyer)

Comme plusieurs lecteurs le savent déjà, la Société d’histoire de la Haute-Yamaska (SHHY) est détentrice des fonds d’archives des sociétés d’élevage de bovins et de chevaux canadiens, deux races promues au statut de « patrimoniales » par la Loi sur les races animales du patrimoine agricole du Québec, votée en 1999. Ces fonds d’archives, qui totalisent plusieurs dizaines de mètres linéaires de documents, constituent une source inépuisable de renseignements pour quiconque cherche à connaître l’agriculture et l’élevage au Québec, de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1960. Y puisant ses informations, Mario Gendron se livre ici à un examen critique d’un épisode des Belles Histoires des Pays-d’en-Haut, dont les races canadiennes constituent le thème central. Dans la section « Histoire en ligne » du site de la SHHY, on trouve aussi, du même auteur, une analyse du recensement des bovins canadiens de 1941 qui met au jour des informations inédites sur la race du pays. NDLR

Claude-Henri Grignon.

Claude-Henri Grignon, auteur des Belles Histoires des Pays-d'en-Haut. Source: http://banq.qc.ca/histoire_quebec/

La popularité des Belles Histoires des Pays- d’en-Haut n’est plus à démontrer, comme en font foi les multiples rediffusions de cette série à Radio-Canada et à ARTV, et ce, plus de quarante ans après la production du dernier épisode original. On songerait même à produire une nouvelle version de la série à partir des textes originaux de l’auteur, Claude-Henri Grignon. La trame narrative de cette fresque ruraliste, campée au tournant des années 1890, gravite autour des faits et gestes d’un avare et prêteur d’argent, Séraphin Poudrier, un gros habitant de Sainte-Adèle dont la puissance économique et politique n’a d’égal que l’âpreté des sentiments. Maire, préfet de comté, président de la commission scolaire et agent des terres, ce dernier évolue dans un monde où s’agitent des personnages aux fonctions les plus diverses : cultivateurs, aubergiste, curé, médecin, notaire, forgeron, maîtresse de poste, marchand général et, pourquoi pas, riche héritière et quêteux?

Le curé Labelle, le « roi du Nord ». Source: Wiseman, James Lovell, Discours prononcé le 25 juin 1883 par M. le curé Labelle sur la mission de la race canadienne-française en Canada. Montréal : Eusèbe Senécal & fils, imprimeurs-éditeurs, 1883. (http://collections.banq.qc.ca/retrieve/3638416)

Quant au cadre historique des événements, il se réfère à la période de colonisation des Laurentides et met en scène le curé de Saint-Jérôme, Antoine Labelle (1833-1891), sous commissaire au Département de l’agriculture et de la colonisation de 1888 à 1891, surnommé le « missionnaire colonisateur » et le « roi du Nord », dont les efforts vont permettre d’installer quelque 5 000 colons dans les Pays-d’en-Haut.

Teintée d’un humour qui se nourrit de la truculence des personnages, cette étude rurale poursuit l’objectif de faire connaître la vie quotidienne et les mœurs politiques et sociales d’une communauté isolée qui lutte pour sa survie sur des terres ingrates, mais qui, malgré tout, préfère la misère agricole aux affres de l’exil industriel aux États-Unis. À travers cet appel à l’enracinement, on reconnaît le vieux fond nationaliste conservateur de Claude-Henri Grignon, qui fut non seulement un romancier mais aussi un polémiste redouté. Quoi qu’il en soit, c’est par de multiples références à l’histoire politique, aux codes civil et municipal et aux lois de la colonisation que ce dernier cherche à donner à son œuvre une aura d’authenticité historique.

© Joseph-Alphonse Couture (Fonds Société des éleveurs de bovins canadiens, SHHY)

Mais qu’en est-il au juste ? À cet égard, le bilan de Grignon est loin d’être sans taches, entre autres en ce qui a trait au mode électoral municipal et aux structures administratives en vigueur au tournant des années 1890, dont il est loin d’avoir saisi toutes les particularités. Mais jamais l’auteur des Belles Histoires n’a autant erré que dans l’épisode intitulé Séraphin et le roi de France, diffusé pour la première fois le 4 novembre 1968 et qu’on a pu revoir à de multiples reprises depuis. Outre les personnages réguliers de la série, cet épisode met en scène le vétérinaire Joseph-Alphonse Couture (1850-1922), dans un scénario qui décrit ses efforts pour promouvoir les races bovine et chevaline canadienne, en pleine renaissance dans les dernières décennies du XIXe siècle.

Évoquons d’abord les circonstances qui ont conduit Claude-Henri Grignon à écrire Séraphin et le roi de France, telles qu’elles m’ont été racontées par feu Réal Sorel, de Roxton Pond. À l’époque de la diffusion des épisodes couleurs des Belles Histoires des Pays-d’en-Haut, qui connaissent beaucoup de succès, Réal Sorel et Maurice Hallé sont respectivement secrétaire et président de la Société des éleveurs de bovins et de chevaux  canadiens. Au printemps 1968, décidés à faire connaître les races du pays par tous les moyens possibles, les deux hommes prennent l’audacieuse décision de se rendre à Sainte-Adèle afin de convaincre Claude-Henri Grignon d’écrire un épisode sur le sujet. Sans doute inspiré par les lectures que lui laissent les deux éleveurs, le prolifique auteur crée donc Séraphin et le roi de France, qui sera diffusé quelques mois plus tard.

© Au village de Séraphin, les éleveurs Fernand Montplaisir, Odilon Ouellet et Réal Sorel, de Roxton Pond, secrétaire de la Société des éleveurs de bovins canadiens (SEBC), se font photographier avec de jeunes bovins de race canadienne. (Fonds SEBC, SHHY)

Pour effectuer une critique valable de l’épisode Séraphin et le roi de France, on doit d’abord différencier les informations véridiques des accommodements scénaristiques et des erreurs véritables qui altèrent la compréhension des phénomènes historiques. Ainsi, les renseignements qui ont trait à la vie de J.- A. Couture sont généralement exacts — né en 1850 dans le comté de Dorchester, diplômé de McGill en médecine vétérinaire, zouave pontifical et journaliste à La Vérité sous le pseudonyme de Jérôme Aubry, entre autres données biographiques. Mais c’est une erreur de présenter Couture comme le président des sociétés d’élevage de bovins et de chevaux canadiens, car il en était plutôt le secrétaire, comme c’en est une d’avancer que ces associations existaient au moment où se déroule l’action, en 1890, puisque leur fondation date de 1895. Mais ce sont là des inexactitudes de peu d’importance, sans doute liées aux impératifs du cadre temporel des Belles Histoires.

Au passif de Claude-Henri Grignon, on doit toutefois inscrire des erreurs de faits et d’interprétation beaucoup plus sérieuses, qui révèlent la méconnaissance de l’auteur quant au processus de formation, au mode d’enregistrement et aux rendements laitiers de la race bovine canadienne. Ainsi, selon les affirmations de Grignon, la canadienne proviendrait d’un croisement entre la jersey et la bretonne effectué préalablement à l’arrivée des bovins français en Nouvelle-France et ne mériterait donc pas le statut de race indigène. Or, c’est un fait reconnu par tous les zootechniciens et autres spécialistes de l’élevage que la formation de la race canadienne est attribuable : 1- à la sélection empirique dont les animaux importés de France, au XVIIe siècle, ont été l’objet, et ce, dans le contexte de l’isolement relatif de la Nouvelle-France des autres colonies américaines ; 2- à son adaptation aux conditions environnementales et climatiques du Québec, bien différentes de celles du nord de la France. Quoi qu’il en soit, rien ne permet de considérer que la race bovine canadienne puisse avoir été importée pour ainsi dire toute faite de la mère patrie, comme les propos de l’auteur de Séraphin et le roi de France le laissent supposer.

Il est également erroné de présenter Couture comme un fournisseur d’animaux de race canadienne qui cherche à établir des « sections » d’élevage sur le territoire du Québec. De toute manière, les sociétés d’éleveurs de chevaux et de bovins canadiens  (1895) n’ont jamais eu comme mandat d’élever et de vendre des animaux de race, leur rôle se limitant à tenir les livres de généalogie, à établir les standards de race et à faire la promotion des sujets inscrits. Et quel aurait bien pu être le rôle de ces sections d’élevage dans un pays où, selon toute probabilité, on trouve la race indigène dans la majorité des fermes ? Ici, pour être conforme à l’histoire, on aurait plutôt dû présenter Couture comme un propagandiste qui cherche à inciter les éleveurs à faire enregistrer les bovins canadiens qu’ils possèdent déjà dans les livres de généalogie (1886).

Quant à la production laitière annuelle de 8 000 à 10 000 livres que Grignon affirme être celle de la vache canadienne, elle est grossièrement exagérée en regard du rendement moyen du cheptel laitier québécois, formé en majorité de bovins canadiens, qui s’établit aux alentours de 3 000 livres par année en 1890. Si la vache canadienne avait enregistré des rendements annuels aussi élevés que 10 000 livres, elle aurait été, sans conteste, la plus populaire de son époque et ne serait pas menacée d’extinction aujourd’hui. Encore en 1965, les vaches canadiennes soumises au contrôle laitier ne donnaient que 6 000 livres de lait sur une base annuelle.

Dans l’épisode Séraphin et le roi de France, Claude-Henri Grignon diffuse une fausse image du processus de formation de la race bovine canadienne, il se méprend sur le rôle de la société d’élevage dans son développement et il surévalue ses rendements laitiers. De la part d’un auteur qui a construit sa réputation sur une tranche de l’histoire du Québec, on se serait attendu à un peu plus de vigilance et de travail de recherche.

Mario Gendron

© Société d’histoire de la Haute-Yamaska, juin 2013

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  1. luc bernier

    M. Gendron,

    Vous présentez ici un exemple de critique historique dont pourront s’inspirer les étudiants en histoire.

    Claude-Henri Grignon me rappelle La Fontaine dans « La cigale et la fourmi ». Il me semble avoir lu une critique semblable à la vôtre concernant ses connaissances en sciences de la nature. Je tenterai de la retrouver.

    « Chacun son métier et les vaches seront bien gardées » disait …

    Je cite souvent « Un homme et son péché » et les « Belles histoires des pays d’en haut à mes étudiants. C’est vraiment l’un des chefs-d’oeuvre de la littérature québécoise. Il fut joué plusieurs décennies, il me semble, à la radio, puis 15 ans à la télévision de Radio-Canada. À l’instar de « La famille Plouffe », c’est un rendez-vous que personne ne voulait manquer. En un sens, on pourrait comparer Séraphin Poudrier l’avare, au « marchand de Venise » de la célèbre pièce de Shakespeare. Notre « avare national » répond certainement aux critères universels dont on peut affubler tous les personnages adorent « L’argin ».

    Note régionale: ma grand-tante Marthe Grignon est la petite-fille de Claude-Henri Grignon. Elle a été l’épouse de M. Jean Brodeur, actuellement résident de Granby. (M. Brodeur est le fils aîné d’Elzéar Brodeur, il fut professeur à l’Institut des Textiles de Saint-Hyacinthe, en tant que spécialiste de la laine).

    Pour les questions de race bovine, je réserve mes commentaires pour une autre fois, quand j’aurai lu sur le sujet de mon côté.

    Encore une fois. Bravo pour votre approche critique de la question.

    Luc Bernier

    rectification au commentaire 1:

    Marthe Grignon était ma tante.

    Luc Bernier

    rectification du commentaire 1.

    Marthe Grighon n’était pas la petite-fille mais la nièce de Claude-Henri Grignon.

    Désolé une autre fois.

    `Ca prouve que je me relis. Il n’est jamais trop tard pour rétablir la vériité.

    Luc Bernier

  2. pierre chagnon

    bonjour

    Merci pour les correctifs, j’aime ce qui est vrai.

    Un petit point, n’oublie-on pas que cela n’était qu’un radio-roman, malgré la belle couleur sur notre histoire que Mr Grignon nous a offerte, il n’avait pas les moyens de faire tant d’heures avec une justesse historique comme nous pourrions le désirer.

    Si ce radio-roman n’avait pas existé, peu de gens auraient la chance de connaître ce pan d’histoire.

    Merci à vous, vous êtes très intéressant.

    Pierre Chagnon

  3. Jean-Pierre Forget

    Monsieur Mario Gendron,

    Pour rester dans la critique, concernant les vaches canadiennes, je dirais que vous en avez profité pour en beurrer pas mal épais sur le dos de Claude-Henri Grignon.

    Je me permets de me référer à une partie de la critique qu’en fait Patrick Dionne dans l’encyclopédie l’Agora, et je cite:

    (Patrick Dionne)

    Pas pire quand-même, pour un autodidacte (sans diplôme ni outils de recherche sophistiqués) , sorti du collège vers l’âge de 14 ans. Même si son père était vétérinaire, lui ne l’était pas.

    Il avait 76 ans, au temps qu’il aurait écrit l’épisode du téléroman sur lequel vous avez tiré vos conclusions. Dommage que Valmore n’est plus!

    Mon texte arrivera peut-être trop tard pour être publié, vu les longues vacances d’été. Bon été quand-même de la part d’un vieil autodidacte.

    (P.S.: J’ai aussi connu Réal Sorel)

    Jean-Pierre Forget.

  4. Jean-Pierre Forget

    Voici le texte de Patrick Dionne, tiré de l’Encyclopédie l’Agora.:

    Écrivain canadien-français (1894-1976). Son roman Un homme et son péché, qui raconte l’histoire d’un cultivateur des Laurentides rongé par l’avarice, a profondément marqué la culture canadienne-française, à tel point que le prénom du personnage principal, Séraphin, est devenu au Canada-français un synonyme de pingre. Réédité de nombreuses fois, adapté pou la radio, la télévision, le cinéma et le théâtre, Un homme et son péché demeure le roman le plus célèbre de l’histoire des lettres canadiennes-françaises

    Claude-Henri Grignon fut également critique littéraire et pamphlétaire. Il rédigea seul et publia, de 1936 à 1943, les virulents et pittoresques Pamphlets de Valmore, véritable monuments littéraire du Canada français

    Excusez ma maladresse à l’ordi.

  5. Mario Gendron

    M. Forget,

    Merci pour vos critiques, c’est toujours stimulant. Cependant, je ne saurais être en accord avec votre argumentaire concernant le statut d’autodidacte de Claude-Henri Grignon, qui viendrait en quelque sorte excuser ses erreurs historiques sur la vache canadienne. La principale raison qui motive mom opinion, c’est qu’en 1968 la documentation sur l’histoire de la vache canadienne était facilement accessible à quiconque voulait se donner la peine de la consulter. D’autant plus que Réal Sorel avait procuré à M. Grignon toute l’information nécessaire à la réalisation d’un épisode conforme aux faits historiques. Par ailleurs, comme vous le soulignez, Claude-Henri Grignon fut un polémiste redouté, toujours prêt à pourfendre l’adversaire de ses traits acerbes, ne ratant jamais une occasion de critiquer sévèrement les textes de ses contemporains; dans les circonstances, je crois que lui-même aurait vu d’un bon oeil la critique légitime dont il fait aujourd’hui l’objet.

  6. Jean-Pierre Forget

    Alors, faudrait peut-être voire le manuscrit soumis par l’auteur à Radio-Canada.?

  7. luc bernier

    M. Gendron,

    Lorsqu’on lit votre jugement sévère sur C.-H. GRIGNON, il semble que vous lui reprochiez de ne pas avoir tenu compte des informations que lui auraient fournies M. Réal Sorel.

    Vous mentionnez également d’autres sources existantes permettant d’avoir une meilleure idée de la productivité de la VACHE CANADIENNE.

    J’aimerais bien que vous nous informiez des informations fournies à M. Grignon par M. Sorel et surtout de celles auxquelles vout faites allusion.

    Ce serait tellement plus facile pour la suite des choses.

    Comme je vous l’ai révélé dans un courriel que je vous adressais personnellement, il faudrait clarifier trois éléments:

    1. les connaissances de la médecine vétérinaire à l’époque de Séraphin Poudrier (1880). Bien sûr, toujours en relation avec la production laitière de la VACHE CANADIENNE.

    2. les progrès réalisés par la science de la médecine vétérinaire entre 1880 et 1931, date du premier roman UN HOMME ET SON PÉCHÉ.

    3. L’ÉTAT DE LA QUESTION: lors de l’écriture de l’épisode télévisée où il est question de la VACHE CANADIENNE.

    À mon avis, M. GRIGNON n’avait pas à tenir compte des données de 1968 mais de celles disponibles en 1880, période à laquelle vivait notre anti-héros, Séraphin Poudrier.

    Je crois qu’il a en cela pris en considération les travaux de son père et ceux de d’autres spécialistes que son père avait fréquentés et consultés. Plusieurs d’entre eux sont mentionnés dans l’ article:

    http://www.shhy.info/fonds-et-collections-d-archives/agriculture/p025-societe-des-eleveurs-de-bovins-canadiens.

    Je vous invite à partager nos informations et à faire le point sur cette question de la VACHE CANADIENNE selon les connaissances que pouvait en avoir Claude-Henri GRIGNON et son père.

    Encore une fois, et j’insiste, ce sont les connaissances de la science de la médecine vétérinaire de 1880 qui doivent être prises en compte par M. Grignoh et non celles des périodes subséquentes.

    Comme le téléroman couvre la même époque, les mêmes critères de crédibilité s’imposent.

    Confronter nos sources ne pourra que contribuer à nous faire une meilleure idée de cette question de LA VACHE CANADIENNE et de SA PRODUCTIVITÉ LAITIÈRE.

    Luc Bernier

  8. Michel Pepin

    Merci pour votre article et cette information que j’ignorais sur l’épisode des Belles Histoires des Pays-d’en-Haut et le Dr Couture.

    Michel Pepin DMV
    Auteur
    Histoire et petites histoires des vétérinaires du Québec

Bienvenue à la Société d’histoire de la Haute-Yamaska.

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