La toponymie de Granby

par Richard Racine dans Toponymie | 2 commentaires
John Manners, Marquis de Granby (1721-1770)

John Manners, Marquis de Granby (1721-1770). (Auteur: Sir Joshua Reynolds. Source: Ringling Museum of Art, Sarasota)

Sans qu’on en soit pleinement conscient, la toponymie joue un rôle de gardien de la mémoire locale en faisant constamment référence à un fait, un personnage ou à un lieu historique. À Granby, la double appartenance culturelle de la ville est mise en évidence par la concentration de noms de rues à consonance anglaise dans sa partie haute et à consonance française dans le secteur ouest, principalement dans celui que l’on nommait, au 19e siècle, le village français.

La période coloniale nous a donné, à partir de 1845, des généralités comme Main Stage Road et Main Street, pour la rue Principale, ou North Road pour la rue Elgin, puis une identification plus précise telle que Market Street, pour la rue Dufferin, Court Street et Forest Street, pour la rue du Parc, des lieux fréquentés par la société de l’époque.

En 1867, les autorités municipales comblent une lacune en ordonnant de « donner un nom à toutes les rues qui n’en possèdent pas encore. » Naturellement, on s’inspire de l’administration britannique pour choisir des noms comme Drummond, Dufferin et Mountain. Quelques années plus tard, la concentration de la population francophone, établie à l’ouest de l’église Notre-Dame, favorise l’apparition de toponymes religieux et des références à l’élite du temps. Pendant de nombreuses années, le clivage linguistique délimite la frontière géographique entre les deux communautés établies dans le « vieux Granby ». La nomenclature des rues attestant de cette réalité historique.

Boulevard Montcalm, Granby

© Le boulevard Montcalm. Cette artère, qui date de 1926, portait à ses débuts le nom de Robert en l’honneur d’un homme d’affaires de Granby. En 1932, le conseil municipal lui attribue le nom du général français mort lors de la bataille des plaines d’Abraham, le marquis Louis-Joseph de Montcalm. À l’extrémité nord, le Centre hospitalier de Granby. (Collection SHHY, photo: La Voix de l’Est, vers 1950)

La prise en charge de l’administration municipale par la bourgeoisie francophone, à partir du début des années 1930, déclenche des transformations dans tous les secteurs de la société, incluant la toponymie. Alors que Pierre-Ernest Boivin achève son dernier mandat à la mairie s’amorce un virage dans l’attribution des noms de rues à Granby. Sans doute la poussée nationaliste de cette période y est elle aussi pour quelque chose, des artères comme St.James, Franklin et Huntingdon voient leur nom changé pour Saint-Jacques, avenue du Parc et Saint-Antoine. Les références à l’histoire nationale font aussi leur apparition. Les nouvelles rues Cartier, Laval et Brébeuf côtoient maintenant dans les registres les personnages locaux que sont les Boivin, Leclerc et Robert. Par la suite, on ajoute des références botaniques et autres fantaisies au répertoire toponymique.

L’attribution d’un odonyme qui rappelle soit un lieu géographique présent ou ancien, soit la participation d’un individu ou d’une famille au développement du territoire, soit l’importance d’un personnage politique fait maintenant partie des règles de gestion municipale. L’importance de la toponymie n’est plus à démonter puisqu’un organisme international comme l’UNESCO reconnaît son caractère patrimonial depuis 1987.

Richard Racine

Toponymie de Granby

Premier annuaire de Granby : The Granby Directory, 1912-13

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  1. Bernier Luc

    Bonjour M. Racine,

    Cet article est fort intéressant et me sera très utile pour retracer les élèves ayant fréquenté le Collège Saint-Joseph des Frères Maristes.

    À cet égard, le bottin téléphonique me servira grandement.

    Vous avez bien raison de relier la toponymie à l’histoire des peuples.

    J’ai enseigné l’an passé à des Inuits et vous auriez dû voir la fierté qu’ils affichaient de nommer le nom de leurs villages nataux en Inuktiktut.Nommer ces lieux c’est en même temps évoquer toutes les histoires qui y sont rattachées et les aïeuls qui les ont vécues.

    Les Inuits ne tarissent pas d’éloges pour les missionnaires oblats et protestants qui ont appris leurs langues et leur ont donné leur écriture. N’est-ce pas l’outil indispensable pour raconter et fixer les traditions orales ?…

    Apprendre ces noms m’a causé quelques « mots » de tête, vous vous imaginez bien, mais comme ils appréciaient que je fasse cet effort!…

    Le temps me manque pour élaborer plus longement… J’y reviendrai une autre fois.

    Belle initiative,

    Luc Bernier

  2. Luc Berner

    Bonjour M. Racine,

    vous le savez déjà, je suis à lire les livraisons de La Voix de l’Est (septembre 1953 à juillet 1959), années de directorat du Frères Jean-de-la-Lande f.m.s.( Gérard Pelletier) aux écoles Saint-Benoît et Notre-Dame de Fatima, à Granby. Je compte me mettre à la rédaction de sa biographie en juillet.

    Comme j’ai découvert, par hasard cette petite perle littéraire, sur le thème de la toponymie québécoise à l’époque de Duplessis, je n’ai pu résister à l’exposer aux lecteurs de ce blogue, les laissant juger eux-mêmes de sa valeur.

    Vous conviendrez avec moi que l’humour y frise l’ironie et vice versa.

    Personnellement, je trouve que c’est un petit chef-d’oeuvre dans le genre.

    Lisez, ça en vaut la peine:

    TOPONYMIE DU QUÉBEC/1958
    REFRANÇISONS LES NOMS DE NOS VILLES, DE NOS VILLAGES
    Par RICHARD DAIGNAULT
    De la Presse Canadienne
    QUÉBEC (PC) – Le gouvernement du Québec songe à créer un organisme dont la tâche serait de faire appliquer une toponymie qui conserverait à la province son caractère français.
    Toutefois, l’Assemblée législative n’a pas l’intention semble-t-il d’attendre la création de cet organisme.
    Le comité des Bills privés a déjà approuvé un bill qui retranche le mot « Falls » du nom de Shawinigan Falls, un centre industriel de la vallée du St-Maurice.
    Il a approuvé un bill qui enlève les mots « de Sales » du nom de St-François-de-Sales, une municipalité de l’Île Jésus.
    Dans combien de temps le gouvernement formera-t-il son nouvel organisme? Nul ne sait.

    Pour sa part, le directeur de la Commission de Géographie du Québec, M. Isaï Nantais, doit prendre sa retraite cette année. La commission fait une classification des lieux géographiques en même temps qu’elle recueille des informations sur leur histoire.

    La révision des noms représente une tâche énorme, la désignation des lieux géographiques dans le Québec étant parfois étrange.

    Vogue des «Saints »

    St-Damase-de-MacNider, St-Léonard d’Aston, Notre-Dame-de-Lourdes-de-Ham, mélange de noms de saints, et de noms de lieux anglais; St-Mathias-de-Cabano, St-Joseph-de-Kamouraska, cette fois mélange de saints et de noms indiens.

    Une répétition pour le moins déconcertante se retrouve dans quelques noms comme Ste-Madeleine-de-la-Rivière-Madeleine et St-Pierre-de-la-Baie-St-Paul.

    Mais par ailleurs on trouve des noms pittoresques et charmants. Il en est ainsi de St-Louis-du Ha’ Ha’ et de St-Joachim-de-Tourelle.

    Il y en a d’autres qui ne manquent pas de provoquer le rire comme St-Stanislas-de-la-Rivière-des-Envies.

    Des localités se désignent sous les noms de St-Jérusalem, St-Moïse et St-Cyriaque. Cyriaque était le nom d’un Montagnais, St-Moïse vient du nom d’un curé, Moïse Duguay, fondateur d’une colonie dans le comté de Matapédia.

    Une étude attentive des noms de lieux révèle qu’une histoire ou un personnage se rattachent à chacun d’eux.

    Le gouvernement ne songe pas à tout chambarder, mais veut exercer une surveillance plus étroite.

    Entêtement

    Même les populations des villes les plus jeunes montrent un certain entêtement devant les changements de désignation. Ainsi on continue de désigner du nom de Knob Lake ce centre minier de l’Ungava rebaptisé Schefferville, du nom de Mgr Lionel Sheffer, vicaire apostolique du Labrador.

    Lorsque la ville de Shawinigan Falls demanda de retrancher le mot « Falls » de son nom il y eut de l’opposition de la part de la Chambre de Commerce locale et de la Ligue d’Action civique.

    L’opposition au changement du nom de St-François-de-Sales en celui de St-François se fit beaucoup moins vive il est vrai mais un avocat qui a dit représenter un groupe de fermiers vint affirmer que ses clients voulaient à tout prix conserver le nom que l’on connaissait depuis des générations. Le comité rejeta la demande.

    Au cours des dernières années, on a noté de nombreux changements qui peuvent être considérés comme des améliorations. Ainsi St-Léonard-de-Port-Maurice est devenu ville d’Anjou en 1956. Malgré tout, la tendance se fait parfois dans le sens contraire. On prend pour exemple Clarenceville qui est devenue St-Georges-de-Clarenceville.
    Cantons de l’Est

    La désignation des lieux géographiques dans le Québec est intimement liée à son histoire. La majorité des noms anglais que l’on trouve dans les Cantons de l’Est viennent de l’établissement de loyalistes anglais dans cette partie de la province pendant la révolution américaine. Par la suite, les Canadiens français devinrent en majorité dans cette région, ce qui explique pourquoi des noms saints ont été accolés à des noms anglais.

    Le premier ministre Duplessis laisse clairement voir qu’aucun nom ne sera changé tant que les points de vue de tous les groupes intéressés n’auront pas été soigneusement étudiés. Il n’est pas question par exemple de changer un nom historique comme Sherbrooke – du nom de Sir John Sherbrooke ancien gouverneur du Canada.

    La Voix de l’Est, le 20 janvier 1958.

    On a bien besoin de rire de nous-mêmes au temps des « Casseroles » !…

    Rigolons donc tout notre saoûl.

Bienvenue à la Société d’histoire de la Haute-Yamaska.

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