De Rome à Granby, l’histoire épique d’un sarcophage

Granby peut s’enorgueillir d’avoir en ses murs un sarcophage qui date de l’époque romaine. Cette pièce d’antiquité, remarquable par sa longue histoire mouvementée, ainsi que par sa valeur archéologique et son unicité en sol québécois, provient d’Italie et est âgée de plus de dix-huit siècles. C’est grâce au maire Horace Boivin qu’elle arrive à Granby, en 1954, pour être aussitôt transformée en fontaine destinée à l’embellissement du parc Pelletier. Elle y restera jusqu’en 2003, quand des travaux de conservation imposeront son déménagement et son entreposage. Dernièrement, de nouvelles recherches effectuées par M. Beaudoin Caron, chargé de cours à l’Université de Montréal, ont ravivé l’intérêt pour le sarcophage romain et permis de mieux comprendre son histoire; des recherches personnelles effectuées dans la presse italienne ont aussi conduit à clarifier les circonstances de son arrivée à Granby.

Sarcophage romain à Granby

Le côté « chrétien » a été sculpté au Moyen Âge, probablement au XIVe siècle. On y retrouve des saints chrétiens, une madone, le Christ et un ange, ainsi que les armoiries des Caprona, une puissante famille pisane de l’époque. (Photo Johanne Laplante Senay, Fontaines de Granby, Université de Sherbrooke, 1975)

En mai 1953, Horace Boivin part représenter la Fédération des maires du Canada au couronnement de la reine Elizabeth II et au congrès international des maires et des municipalités, à Vienne, en Autriche. Comme c’est son habitude de le faire, il en profite pour parcourir l’Europe afin de rencontrer des industriels susceptibles de s’établir au Canada et plus particulièrement à Granby. Au mois de juin, on le trouve en Italie, où il visite Milan, Turin et enfin Rome. Selon toute vraisemblance, c’est dans la capitale italienne, au cours d’une rencontre au siège de l’Union chrétienne des entrepreneurs dirigeants (UCID), avec le président de l’association et d’autres patrons italiens d’orientation chrétienne catholique, que le sarcophage romain aurait été donné au maire Boivin, sans doute à la suite de sa demande personnelle.

fontaine romaine

La fontaine romaine, au parc Pelletier, en 1954. (Fonds Jean-Paul Matton, SHHY)

Le projet de construction de la fontaine sarcophage est confié à Fernando Onori, un sculpteur de Rome. Deux chapiteaux, provenant d’un ancien palais romain, serviront de support au sarcophage et un bassin en ciment complétera l’ensemble de l’oeuvre. Quatre plaques commémoratives, sculptées respectivement en français, en anglais, en italien et en latin, accompagneront le tout. L’assemblage de la fontaine se fait à Granby selon les directives techniques du sculpteur, alors que les travaux pour la construction du bassin et l’installation du système d’eau et du système électrique sont dirigés par Paul Gaudreau, surintendant de la voirie à la Ville de Granby.

Description de la fontaine romaine par Fernando Onori, sculpteur de Rome, 26 juillet 1953

Selon les recherches effectuées par Beaudoin Caron, le sarcophage, fabriqué en marbre, date du milieu du IIe siècle de notre ère. Il est orné de bas-reliefs qui révèlent une partie de son origine et de son histoire. Ainsi, un des deux longs côtés est décoré de scènes païennes, tandis que l’autre montre des figures chrétiennes. Sur le côté « païen », on peut observer une procession de divinités marines mineures, qui symbolisent le voyage de l’âme vers l’au-delà. Ces sculptures datent de l’époque à laquelle le sarcophage a été réalisé. Le côté « chrétien » a été sculpté au Moyen Âge, probablement au XIVe siècle. On y retrouve des saints chrétiens, une madone, le Christ et un ange, ainsi que les armoiries des Caprona, une puissante famille pisane de l’époque. Enfin, sur les côtés plus étroits du sarcophage, on peut voir deux croix de Malte.

Au sens strict du mot, un sarcophage est un cercueil en pierre. Selon une pratique courante de l’époque, il pouvait être récupéré et occupé plus d’une fois, comme c’est le cas pour la pièce archéologique qui nous intéresse ici. Ainsi, un examen de la tabula ansata, l’espace réservé à l’inscription du nom du propriétaire, nous montre que deux épitaphes ont été gravées. La première est effacée au IVe siècle, quand le sarcophage est récupéré et son occupant évacué; la deuxième, encore lisible aujourd’hui, nous apprend que Cascellia Apollonias y a enseveli son époux et sa fille. « Par l’expression  ″Aux dieux manes″, on comprend que cette inscription est païenne », nous dit M. Caron.

Sarcophage romain, Granby

Sur le côté « païen », on peut observer une procession de divinités marines mineures, qui symbolisent le voyage de l’âme vers l’au-delà. Ces sculptures datent de l’époque à laquelle le sarcophage a été réalisé. (Fonds Jean-Paul Matton, SHHY)

Au XIVe siècle, le sarcophage est récupéré à nouveau, mais on ignore avec quelle intention. Selon l’information inscrite sur les plaques commémoratives qui ont accompagné le sarcophage d’Italie, il aurait été utilisé comme autel dans une basilique romaine. Cette hypothèse est cependant contestée par Beaudoin Caron, qui pense qu’au Moyen Âge le sarcophage n’est pas encore à Rome, mais qu’il se trouve plutôt en Toscane, et ce, depuis l’Antiquité. Ce qu’on peut affirmer, c’est qu’au XIVe siècle, il appartient aux Caprona, une famille pisane qui y fait sculpter ses armoiries et probablement aussi les bas-reliefs d’inspiration chrétienne.

L’absence de sources, entre le XIVe et XVIIIe siècle, ne nous permet pas de savoir si le sarcophage reste au sein de la famille Caprona ou s’il connaît d’autres propriétaires. On retrouve ses traces seulement au XIXe siècle, dans un château de Vincigliata, près de Pise, en Toscane. Ce château fort délabré a été acheté par John Temple-Leader, un jeune et très riche Anglais qui, dans l’esprit romantique de l’époque, a consacré sa fortune à sa reconstruction et à l’acquisition d’œuvres d’art. À sa mort, en 1903, sa collection est dispersée. Vers 1925, le sarcophage est amené à Nettuno, près de Rome, pour faire partie de la collection privée du baron Alberto Fassini. Un des catalogues de cette collection, publié en 1931, confirme la présence du sarcophage parmi les œuvres acquises par le noble collectionneur d’art. Une fois la collection Fassini dispersée, pendant ou après la Deuxième Guerre mondiale, on retrace le sarcophage au moment où il est offert en cadeau à Horace Boivin, en 1953.

La fontaine sarcophage est inaugurée le 6 juin 1954. La cérémonie se déroule, en grande pompe, au parc Pelletier et à l’hôtel de ville, en présence de plusieurs notables de la région et de Montréal, des représentants de différents organismes italo-canadiens et du consul général d’Italie. (Fonds Jean-Paul Matton, SHHY)

Sans doute perçue à l’époque comme très originale, l’utilisation du sarcophage comme fontaine a eu des conséquences désastreuses. La circulation de l’eau à l’intérieur du monument a provoqué une forte érosion du marbre, alors que l’exposition aux pluies acides et aux rigueurs du climat québécois en a accéléré la dégradation. Quand des travaux de conservation ont été entrepris, en 2003, il était devenu urgent que le sarcophage soit retiré de l’ensemble de la fontaine et mis à l’abri. Depuis, il est entreposé au garage municipal, en attendant qu’une place digne de son histoire et de sa valeur lui soit trouvée.

Si les récentes recherches ont permis d’en savoir davantage sur le sarcophage romain, plusieurs questions à propos de son origine et de son parcours à travers les siècles restent dans l’ombre. Ainsi en est-il des circonstances entourant sa donation. Une fois exclue l’hypothèse qu’il ait été offert à Boivin par le maire de Rome, comme certains ont pu le croire, on peut considérer qu’il provient d’une collection privée; cependant, on ignore toujours le nom de son propriétaire et les conditions légales du transfert de ce bien patrimonial italien. Sur la plaque commémorative en version française, on peut lire que la fontaine « a été donnée à l’industrieuse cité de Granby et à son maire Horace Boivin par les chefs d’entreprise chrétiens d’Italie réunis dans l’UCID en témoignage des liens qui unissent les peuples chrétiens à Rome, la ville éternelle, berceau de la civilisation chrétienne ». Mais ce texte, aussi intéressant soit-il, ne nous renseigne aucunement sur la provenance immédiate du sarcophage. On peut toutefois penser que l’Union chrétienne des entrepreneurs dirigeants (UCID) aurait difficilement pu se départir d’une pièce de cette importance si elle avait fait partie d’une collection publique.

Le sarcophage en 2003, peu avant son retrait du parc Pelletier. (Collection Société d'histoire de la Haute-Yamaska)

En terminant, ajoutons que Beaudoin Caron rapporte ce fait curieux : « Le sarcophage est mentionné comme pièce de comparaison dans les ouvrages d’archéologie, même récentes, et il est donné toujours comme appartenant à la collection Fassini ou ex-Fassini, sans que des questions soient posées sur son lieu de conservation. » Bref, peu de gens savent que le sarcophage est rendu à Granby; souhaitons que ce texte aidera à mieux le faire connaître auprès des collectionneurs et du grand public.

Cecilia Capocchi

©Société d’histoire de la Haute-Yamaska

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8 Réponses pour “De Rome à Granby, l’histoire épique d’un sarcophage”

  1. Émile Roberge dit :

    Texte très instructif et intéressant!
    Nous souhaitons que le sarcophage, trésor inestimable, sorte le plus tôt possible des entrepôts du garage municipal. Il pourrait accueillir les lecteurs et visiteurs à la future bibliothèque de Granby, à l’entrée de l’actuelle église Notre-Dame.
    Émile Roberge

  2. Denise Forand dit :

    Est ce que le sarcophage a été restaurer. Est-il abandonné?
    Si tel est le cas il pourrait être restaurer si ont permait de le faire par un sculpteur Italien pour Honoré son pays, ou quelque chose de semblable qui serait un don par tous les familles Italienne qui sont en position de le faire.
    Ce sarcophage est très précieux.

  3. Jean B. Dumoulin dit :

    Cette pièce, chargée de symboles, m’a toujours impressionnée. Depuis mon plus jeune âge, quand j’avais l’occasion de l’admirer, j’étais déjà fasciné par ce qu’il représentait d’un point de vue archéologique. Plus tard, j’ai réalisé l’importance qu’il avait et les dommages que l’eau et notre climat étaient en train de lui faire. Je me suis alors réjouis lorsque qu’il a été retiré et mis à l’abri. Il est vrai que les circonstance de son acquisition sont assez nébuleuses. Nous appartient-il vraiment?

  4. Instructif l’historique de notre sarcophage… J’avais toujours douté de cette œuvre pensant qu’il s’agissait d’une simple copie reproduite par je ne sais quel procédé. Compte tenu de la mise en valeur qui se fait de nos œuvres contemporaines à Granby il serait encore plus pertinent de le faire pour cette pièce de grande valeur.
    Daniel Beauregard

  5. Luc Bernier dit :

    Mme Capocchi,

    J’ai lu avec grand intérêt votre article et je compte bien y revenir lorsque mon emploi du temps me le permettra.

    Histoire de mieux vous connaître, j’ai égalenent lu avec intérêt un article que vous avez rédigé sur l’histoire de la famille Miner. J’y ai trouvé des possibilités de regroupement avec d’autres éléments de mes recherches.

    http://www.fermeheritageminer.ca/a-propos/famille-miner/

    Bien que ce soit un résumé des éléments donnés dans « Histoire de Granby » , il me semble que vous vous êtes bien acquittée de ce devoir de reconnaissance envers la famille Miner.

    J’en recommande fortement la lecture.

    Je vous remercie d’avoir attiré mon attention sur cet article.

    Luc Bernier

  6. Francois Dube dit :

    Merci a Mme Cecila Cappochi ,Je touche grace a vous mon interet pour le patrimoine pour moi c,est tres important et j,ai une tres haute estime pour la société d,histoire de la haute yamaska. merci a m. Racine car il m,a tres bien acceuillis a la société.. Dube Francois Francois Div C.

  7. Luc Bernier dit :

    Pour le IIe siècle de notre ère, un spécialiste des sarcophages confirme effectivement que des chrétiens les utilisaient et leur donnaient un sens chrétien. Voici la référence:

    Un grand nombre de sarcophages a ete produit dans tout l’Empire romain durant presque cinq siecles (Ier – VI s.).
    Depuis le XIXe siecle, les savants ont classe toutes ces oeuvres conservees en series iconographiques et ont etudie
    donc tout d’abord et principalement leurs decors. Meme si le decor indique qu’il s’agit de produits en serie, on
    peut malgre cela aisement remarquer le haut niveau artistique d’execution de certains d’entre eux, fait qui les place
    dans la categorie d’oeuvres d’art. On peut egalement noter que dans un groupe iconographique distinct chaque piece
    est tres differente en comparaison aux autres.
    Vassiliki Gaggadis-Robin, Les sarcophages… (29-36) Histria Antiqua, 19/2010.
    29
    Connue depuis la plus haute antiquite dans le bassin
    mediterraneen, l’inhumation en sarcophage devient
    pendant la periode romaine d_s la deuxi_me moitie
    du Ier s. de notre _re, un mode de sepulture fort utilise
    par les classes plutot aisees, comme en temoignent le
    tr_s grand nombre de pi_ces decouvertes.

    Grâce à votre article Mme Capocchi, j’ai replongé dans le Moyen Âge. J’en profite pour remercier l’un de mes professeurs, M. de Buyanda (Université de Sherbrooke, 1969-1973). C’était un grand spécialiste de cette période et de la Renaissance.

    Luc Bernier

  8. Ma rencontre avec M.Horace Boivin Je vais a l,Hôtel de ville et je le voit assis et en train de travailler il m,a demandé si il pouvait faire quelque chose pour moi.J,ai répondu je collectionne les timbres il regarde sur son bureau et dans un tiroir et il me donne des timbres.Cet Homme il a sut rendre ma journée heureuse.Merci M.Boivin Francois Dubé Div C

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