Au temps du chemin de fer

À une époque où l’automobile ne régnait pas encore en maître, le chemin de fer était au cœur de la vie économique, sociale et culturelle de la région. Ainsi, depuis l’établissement du réseau ferroviaire, en 1859, jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, le train et le tramway seront les modes de transport les plus utilisés pour le déplacement des gens et des marchandises. Dans la Haute-Yamaska, quelques compagnies ferroviaires vont se disputer le privilège d’accomplir cette fonction essentielle: Stanstead, Shefford & Chambly Railroad(1859), South Eastern Railway(1879), Canadien Pacifique(1888), Montreal & Southern Counties Railway(1916). Cette exposition photographique virtuelle se veut un bref retour en images et en quelques mots Au temps du chemin de fer. MG


Au temps du chemin de fer

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Macadam et rouleau compresseur

En 1913, Granby décide de profiter de la politique dite des « bons chemins » du gouvernement provincial et de macadamiser les principales rues du village (Principale, Drummond, Cowie, Dufferin, Saint-Charles, Denison, Mountain), c’est-à-dire de les recouvrir de pierre concassée, tassée et liée avec du goudron de manière à former une sorte de béton imperméable aux eaux de pluie. Mais pour réaliser ces travaux d’envergure, la municipalité doit obligatoirement se procurer un rouleau compresseur à vapeur. Acheté pour 3 000 $ de la compagnie Waterous Engine Works, de Brantford, en Ontario, l’engin arrive à Granby par chemin de fer au milieu du mois de mai 1913, devenant ainsi la première pièce d’équipement lourd du village.

C’est sans contredit l’apparition des véhicules moteurs sur la scène du transport qui motive la municipalité à se doter d’un meilleur pavage dans ses principales artères. En juillet 1913, on recense 41 automobiles et deux motocyclettes dans Granby; en août, J. H. Bessette, un commerçant de fruits, devient propriétaire du premier camion. Cinq ans plus tard, la cité compte plus de 150 automobiles et camions, en surcroît du trafic généré par la route Montréal-Sherbrooke qui emprunte la rue Principale.

La rue Principale de Granby, vers 1920

© La rue Principale de Granby, à la suite de son pavage, vers 1920. (Fonds Rolland Gagné, SHHY)

Les événements qui entourent l’arrivée du rouleau compresseur à Granby sont de ceux qui frappent l’imagination et qui, pour longtemps, alimentent les conversations. En effet, aussitôt débarqué du wagon de chemin de fer, l’engin pose un problème en raison de son poids de 15 tonnes, qu’on considère comme trop important pour la capacité portante du pont de fer de la rue Principale, pourtant estimée à 40 tonnes. Quoi qu’il en soit, la structure n’inspire pas assez confiance pour que l’un des deux représentants de la compagnie ontarienne ou un employé de la municipalité accepte de prendre les commandes du lourd véhicule pour lui faire traverser la Yamaska, en route vers sa destination, l’hôtel de ville. Après de longues discussions, rapporte le journaliste du Granby Leader-Mail, la décision tombe : le rouleau traversera le pont par ses propres moyens, sans conducteur. La manœuvre est plus délicate qu’il n’y paraît, car non seulement l’engin doit-il franchir le pont sans encombres, mais une fois cette étape complétée, on doit éviter qu’il ne fracasse la devanture de la banque  ou qu’il ne tombe dans la manufacture de chaises Giddings, deux édifices situés près du pont, de part et d’autre de la rue Principale. Mais le trajet se déroule sans incidents, si ce n’est un accroc à l’amour-propre des hommes impliqués dans cette affaire.

Pont de la rue Principale (Patrick Hackett) Granby

© Le pont de métal de la rue Principale, au début des années 1920. Au centre, un des édifices menacés. (Fonds Diane Robichaud, SHHY)

Le samedi matin suivant, le responsable de la voirie, Hormidas Lasnier, met le rouleau compresseur à vapeur sous pression, se place aux commandes et s’engage dans la rue Principale pour une parade officielle. Le spectacle impressionne. Même les chevaux qui, lentement, tirent les tombereaux de charbon sans jamais se laisser distraire, accélèrent le pas au passage de l’engin.  Parvenu près du pont, on propose de vérifier le fonctionnement de l’appareil sur une section de la rue Mill, nouvellement gravelée. Cette rue, aujourd’hui disparue, faisait jonction avec la rue Principale à la hauteur de l’usine de la Giddings et permettait  d’accéder au vieux moulin à grain — d’où son nom — et aux installations de la Granby Carriage Factory.  Mais le rouleau compresseur à peine engagé à reculons dans la rue Mill, l’inimaginable se produit : sous les regards horrifiés des spectateurs venus assister aux travaux, le mastodonte s’enfonce soudainement, se couche sur le flanc et s’immobilise huit pieds plus bas.

rouleau compresseur à vapeur. Acheté pour 3 000 $ de la compagnie Waterous Engine Works, de Brantford, en Ontario, l’engin arrive à Granby par chemin de fer au milieu du mois de mai 1913

© Le mastodonte à vapeur, pendant et après les événements. (Collection Société d'histoire de la Haute-Yamaska)

La première onde de choc passée, on s’inquiète d’abord de l’état d’Hormidas Lasnier qui, au soulagement de tous, sort indemne de la fosse; on s’interroge ensuite sur les causes de l’accident. Le coupable, vite trouvé, prend la forme d’une cave à charbon creusée sous la rue Mill, dont le propriétaire avait cru suffisant de l’isoler avec quelques madriers recouverts d’une mince couche de terre. Mais la construction, en mesure de supporter le poids des véhicules tirés par des chevaux et des automobiles, s’était révélée impuissante à soutenir les 15 tonnes du rouleau compresseur.

rouleau compresseur à vapeur. Acheté pour 3 000 $ de la compagnie Waterous Engine Works, de Brantford, en Ontario, l’engin arrive à Granby par chemin de fer au milieu du mois de mai 1913

© (Collection Société d'histoire de la Haute-Yamaska)

Un groupe d’hommes se forme, pelles, pics, crics et vérins sont rassemblés et le sauvetage commence. Devant une foule qui ne cesse de grossir, le travail se poursuit jusqu’au samedi soir, pour reprendre le dimanche. La première opération consiste à redresser le rouleau compresseur, la deuxième, beaucoup plus difficile, à le hisser au niveau de la rue, ce qu’on réussit à accomplir grâce à l’utilisation judicieuse de crics et d’étais. Après deux jours de dur labeur, l’engin est en mesure de se diriger vers le garage municipal par ses propres moyens, n’ayant subi que des dommages superficiels, évalués à une trentaine de dollars. Par la suite, le rouleau compresseur réapparaît sur quelques clichés des années 1920 et 1930, mais dans les fonctions coutumières qui sont les siennes.

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La brève épopée de l’aviation à Granby

Plan Granby Airport 1929

© Le premier aéroport de Granby était situé rue Robitaille. Programme souvenir, 1929, Fonds C.D. Porter, SHHY.

Installé sur les hauteurs de la ville, le Granby Aero Club est fondé en juin 1928, un an après que Charles Lindbergh ait réussi la traversée New York-Paris sans escale à bord du Spirit of St-Louis. À la suite de cet exploit de dimension planétaire, toute une génération de jeunes hommes téméraires voudra apprendre à piloter. Traduisant parfaitement leur état d’esprit, Walter Deisher, le président du Ottawa Flying Club en visite à Granby, affirmait: « Il n’y a aucun sport dans le monde qui puisse se comparer à celui de voler ». Cet engouement pour l’aviation est à l’image d’une fin de décennie électrisante, portée par une économie qui s’emballe et une confiance sans bornes dans les progrès de la science et de la technologie. Or après deux décès et quelques exploits mémorables, le Granby Aero Club cessait ses activités au printemps de 1930, emportant dans la tourmente de la Crise le rêve de voler d’une centaine d’élèves.

Le capitaine Christmas Evans

Au mois de mai 1929, le capitaine Evans faisait encore la manchette, cette fois pour avoir établi, aux commandes de son appareil Gypsy Moth, un record de vol de trois heures quinze minutes entre Toronto et Granby. Article du  Granby Leader-Mail, 3 mai 1929.

Parmi ceux qui incarnent le mieux la brève épopée de l’aviation à Granby, Christmas Evans arrive en tête de liste. Cet Anglais de 31 ans, que les hasards d’un métier aussi dangereux qu’exigeant ont conduit au Canada, arrive à Granby à l’automne 1928, laissant femme et enfant outre-mer, pour agir comme instructeur à l’école de pilotage de l’Aero Club. Il remplace Harold E. Masse qui s’est tué quelques semaines plus tôt lors d’une sortie avec son élève-pilote, Émile Isabelle, qui a survécu miraculeusement.

En mars 1929, le destin offre à Evans l’occasion de démontrer que l’aviation est plus qu’une activité réservée aux casse-cous et qu’elle peut contribuer à sauver des vies. Le destin emprunte ici le visage du docteur George Runnells qui, dans l’impossibilité de se rendre à Boscobel, à plus de 50 kilomètres de Granby, pour soigner un enfant très malade, demande au capitaine Evans de l’y conduire par la voie des airs, les dernières tempêtes de neige ayant rendu les chemins impraticables pour les attelages. Ainsi, quinze minutes après le départ de Granby, l’avion atterrissait à Boscobel au lieu désigné, derrière la grange rouge de M. Hackwell.

Capt. Christmas Evans – Royal Flying Corps- Born 1898 – Died 1929 Native of Skewan Wales, pilot world war 1 and instructor of the Granby Flying Club killed in a flight accident may 12 1929. This memento erected by Royal Canadian Air Force Association and Friends - 1955. Photo: Chantal Lefebvre, SHHY.

Pendant que le docteur prodiguait des soins à l’enfant, un rouleau à neige préparait la piste pour le décollage. Parce qu’il s’agissait d’un événement somme toute extraordinaire, les écoliers de Boscobel avaient été autorisés à quitter la classe pour assister à l’envol du petit appareil, qui retourna à Granby sans encombre. Grâce à cet exploit, la notoriété du capitaine Evans, jusque-là restreinte au cercle des amateurs d’aviation, devenait générale.

Comme bon nombre d’aviateurs de cette époque, le capitaine Evans perdra la vie de manière accidentelle; dans son cas, ce sera devant des milliers de personnes lors d’un spectacle aérien donné à l’Aero Club. Selon les témoignages de plusieurs spectateurs, l’avion de Evans se serait totalement disloqué au cours d’une manœuvre risquée, précipitant le fuselage au sol d’une hauteur de 150 mètres. L’aviateur sera transporté d’urgence à l’hôpital du docteur Lord, où l’on constatera son décès.

Les accomplissements et la mort tragique de Christmas Evans inscrivent son nom dans l’histoire de Granby, et ce, malgré qu’il y soit demeuré moins d’un an. Le jeune aviateur trouvera le repos dans le cimetière protestant de la rue Cowie, laissant doublement dans le deuil sa femme et son enfant, restés en Angleterre.

Le grand rassemblement aérien du 1er juillet 1929

Selon le Sherbrooke Record, le rassemblement aérien présenté à Granby le 1er juillet 1929 est le plus important du genre de l’histoire des Cantons-de-l’Est. Ce jour-là, environ 15 000 spectateurs, soit plus que la population de la ville, se rendent sur les terrains de l’Aero Club pour assister, entre autres prouesses, au jeu du bombardement et à une course de 55 km; trois personnes auront aussi la chance d’effectuer un vol gratuit dans un des avions de passagers, encore rares à l’époque. Une vingtaine d’appareils participent aux compétitions. Parmi les pilotes, on remarque la présence de Howard Jones, du Ottawa Flying Club, rendu fameux pour être le plus jeune aviateur canadien à obtenir son permis de voler, à l’âge de 17 ans.

Programme souvenir, 1929, Fonds C.D. Porter, SHHY.

Au signal du maire de Granby, Ernest Boivin, les festivités s’engagent par le décollage de tous les avions et leur survol de l’aérodrome à basse altitude. Cette ouverture spectaculaire et bruyante terminée, ce sont les boucles et les acrobaties du capitaine A. E. Golds, instructeur en chef au Montreal Light Aeroplane Club, qui captivent l’attention des spectateurs, le vol qu’il effectue à la renverse étant particulièrement prisé des amateurs d’émotions fortes.

Après la compétition du Dead stick landing, qui consiste à poser son appareil le plus près possible d’un bâton placé sur la piste d’atterrissage, le public a droit à un des moments forts de la journée : une course de 55 km dont le vainqueur se verra décerner une coupe en argent, gracieuseté du détaillant McColl-Frontenac Oil, et un prix de 200 $, donné par l’Imperial Tobacco. Au cours de cette compétition au trajet triangulaire, les avions doivent d’abord se diriger vers Adamsville, bifurquer en direction de Waterloo, puis revenir à leur point de départ. Le retour des appareils, dit-on, fut un spectacle extraordinaire. C’est au capitaine Maynard, d’Ottawa, que reviennent les honneurs d’avoir effectué le trajet le plus rapidement (voir le plan au début de l’article).

Suivante au programme, la compétition de bombardement rappelle les jours pas si lointains de la Première Guerre mondiale. Mais plutôt que de larguer des bombes, ce sont des sacs de farine que les pilotes tentent de placer le plus près possible du centre d’un cercle de 18 mètres de diamètre. Parmi les rares compétiteurs qui réussissent à atteindre la cible, c’est le plus jeune de tous, Howard Jones, qui remporte la compétition. Granby Leader-Mail, 5 juillet 1929

Outre les petits appareils mieux connus du public, comme les Gipsy Moth et les Reid Rambler, le rassemblement aérien du 1er juillet 1929 permet d’observer plusieurs avions de plus grande envergure, dont le nombre s’accroît à la fin des années 1920.

  • Wallace Tourplane 4 passagers, moteur Kinner
  • Waco 3 passagers, moteur Wright J-5
  • Eagle Rock 3 passagers, moteur Hisso
  • Travelair 6 passagers, moteur Wright
  • Pitcairn Super-Mailing de l’International Airways Limited.
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