Gabrielle Roy et Granby

Gabrielle Roy est sans contredit une des auteures les plus célèbres et les plus talentueuses du Canada français. En 1945, l’année de la publication de Bonheur d’occasion, le roman qui allait asseoir sa renommée, l’écrivaine est toujours à l’emploi du Bulletin des agriculteurs où, depuis 1940, elle peaufine son talent en réalisant des reportages sur différentes régions du Québec. C’est aussi en 1945 que le Bulletin fait paraître un texte de Gabrielle Roy sur Granby, un des derniers de cette série. Forte de l’expérience acquise pendant cette grande tournée d’observation de cinq années à travers la province, l’écrivaine offre dans ce reportage un portrait saisissant de la vie économique et sociale granbyenne. La description qu’elle fait de l’animation qui s’empare de la rue Principale les soirs de paye est digne d’une anthologie, comme l’est aussi le portrait contrasté qu’elle brosse de Granby, ville à la fois dynamique et progressive, mais encore près de ses racines rurales. Gabrielle Roy montre ici les éclats de son talent, tout en rendant à la Princesse des Cantons-de-l’Est un honneur exceptionnel. Malgré quelques erreurs factuelles, voilà un texte qui mérite d’être lu avec une attention particulière.

« Les produits de Granby, dit-on, connaissent toutes les routes du monde… (ils connaissaient déjà avant la guerre le chemin du Groenland, de l’Afrique du Sud, de l’Égypte, et ont appris depuis celui de l’Australie, de la Russie, jusqu’à Vladivostok) mais peu de routes conduisent commodément à Granby.

Le train électrique Montreal Southern Counties Railway

Le tramway électrique de la Montreal and Southern Counties Railway fera le trajet Granby-Montréal jusqu'en 1951. (Fonds Valère Audy, SHHY)

Cette petite ville des Cantons de l’Est qui se trouve être la plus industrialisée de la province, une des plus vivantes à coup sûr, est assez mal desservie par ses moyens de transport. A quarante-cinq milles seulement de Montréal, elle s’y trouve reliée, pour service de voyageurs, par le tortillard des Southern Counties Railway, muni d’à peu près aucune commodité pour le trajet, bien qu’il le fasse en tanguant et roulant et à grands renforts de son sifflet aigu comme un gros train pressé.

Granby qui se glorifie encore d’être la ville la plus riche de la province —  et, chose curieuse, elle l’est — ne possède aucun service d’autobus urbain et, tout ce temps, elle s’éparpille pourtant en longueur et à tel point qu’une industrie nouvellement établie aux confins de la ville a dû, pour s’assurer des employés, organiser elle-même le transport en commun de ses ouvriers.

Mais une fois qu’on est à Granby, on ne peut faire autrement que de s’en réjouir. C’est la ville la plus amusante, la plus vitale que l’on puisse trouver. Drummondville avec ses importantes filatures, ses énormes carrés d’usine, laisse parfois douter qu’elle soit un centre ouvrier tant la classe aisée qui lui donne le ton apporte de soin à paraître réservée, élégante, et tant les petites fileuses elles-mêmes mettent de bonne volonté à suivre cet exemple. Granby, au contraire, semble adopter une allure volontairement relâchée et gamine. Cette petite ville d’environ 16 000 habitants éclate de malice, de farces et de bagout ouvriers. Rien de plus animé, de plus grouillant que sa rue Principale les soirs de paye, quand y déambulent les filles des fabriques, les garçons des manufactures aux souliers bien cirés, aux cheveux aplatis, mais la chemise sur le pantalon, gouailleurs, marchant en rangs pressés jusqu’aux cinémas où ils échangent des répliques d’un bout à l’autre de la salle et continuent si bellement leur tapage qu’il est bien impossible de se laisser absorber par les figures de l’écran.

Rue Principale-Granby

La rue Principale quelques années après le passage de Gabrielle Roy à Granby. Au centre de la photo, le théâtre Cartier. (Fonds Valère Audy, SHHY))

La rue Principale de Granby, c’est déjà, le samedi soir, une image assez ressemblante de quelque quartier houleux de Montréal; c’est véritablement une espèce de foire où les cafés aux noms exotiques, l’Hawaï, le Tropicana, baillent des airs discordants aux jeunes dandys qui passent par là, les reins cambrés, le bras arrondi au coude de leur compagne et pommadés à souhait. Cependant, Granby n’a pas entièrement perdu sa couleur de campagne. Le dimanche, la ville est aux buggies ramenant de la messe des familles juchées sur le siège, les femmes retenant leur chapeau que le galop frisquet de la jument menace de faire envoler et, dans l’après-midi, aux gamins qui la parcourent à cheval, et encore à la visite des cousins, de toute la parenté de la campagne venue par delà la petite Yamaska.

Dépliant promotionnel de la Ville de Granby, publié en 1945 ou 1946. (Fonds Henri Martin, SHHY)

Et puis, le lundi matin, très sagement, de bon coeur, souvent à pied, Granby reprend la route vers ses manufactures de caoutchouc, de vêtements, de brosses, de gomme à mâcher, situées aux quatre points cardinaux, au nombre d’une quarantaine et dont elle n’est point encore satisfaite puisqu’elle est en pourparlers pour en attirer au moins cinq ou six autres dans un avenir rapproché. En effet, la grande passion de Granby c’est d’avoir une nouvelle industrie à tout moment, comme d’autres villes se paient un trottoir neuf ou un aqueduc. Depuis quelque temps, les entreprises particulières s’implantent à Granby au rythme d’une ou deux par année, mais ce n’est pas encore assez pour l’ambitieuse petite ville. Elle en veut encore, elle en veut toujours plus. On la dirait engagée dans une course au championnat et occupée à battre son propre record.

La salle d'exposition industrielle de l'hôtel de ville de Granby. (Le Bulletin municipal Granby, ca 1950)

Certaines villes ont des musées de souvenirs, d’art; Granby possède, aménagée dans son joli hôtel de ville, une manière de musée qui célèbre la qualité et la quantité des articles qu’elle produit. On peut y voir, comme à l’étalage d’un beau bazar, des édredons de fine laine, des peignes, des articles de toilette en bakélite, des brosses, des bas de soie, cent échantillons de produits élastiques.

A quelques-uns de ces produits, la petite ville a donné son nom qui court maintenant le monde, associé au tissu élastique, à la gomme à mâcher. Pour plus d’effet, elle l’a modifié parfois en « Grand-B ». Sous cette marque de commerce engageante, elle fabrique d’ailleurs de la gomme à mâcher à l’usage du monde entier : La World Wide Gum. La réclame ajoute : « La gomme qui rend Granby fameuse. » Encore que ce soit plutôt dans les corsets que Granby ait fait son nom.

La Granby Elastic Webb, avant la guerre vendait déjà du tissu élastique dans soixante-huit pays du monde, y compris des endroits comme la Jamaïque, le Cuba, l’Amérique Centrale, l’Honduras, l’Égypte. La dernière exportation des temps de paix, destinée au Danemark, fut coulée en 1939.

Depuis le début de la guerre, cette compagnie livre tous les six mois d’importantes commandes de matériel de baudriers en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Angleterre. Elle dirigeait, il y a deux ans, vers Vladivostok, par voie de Philadelphie, du matériel pour courroies de parachutes destiné à la marine russe. Par la Granby Elastic Webb, le nom de cette petite ville canadienne a pénétré en Russie, un peu partout sur le continent, aux Indes Occidentales, et en des terres brumeuses comme Terre-Neuve, le Groenland. Et le mérite en revient à une entreprise qui, encore une fois, sous des apparences américaines, est entièrement canadienne-française. Granby, comme Warwick, en définitive, doit son élan initial dans les affaires à une famille canadienne-française, la famille Boivin. Monsieur Ernest Boivin fonda la fabrique de tissu élastique que son fils, Monsieur Horace Boivin dirige maintenant, suivant aussi dans le domaine public l’exemple de son père qui fut maire de Granby pendant dix-huit ans. En fait, Granby pendant près d’une quarantaine d’années a eu un Boivin comme maire.

Vue aérienne de la ville, en 1946. Au centre, face à la gare, la Granby Elastic Web. (Fonds Horace Boivin, SHHY, Photographic Surveys (Quebec) Limited)

Les petites gens de la ville continuent cette tradition, en marquent grand contentement et ne se gênent pas pour déclarer : « Granby, ce sont les Boivin qui l’on faite. » D’esprit pratique, de mémoire fidèle, la petite ville témoigne une véritable admiration à cette famille qui résume ses ambitions, son ingéniosité dans les affaires. Dans le succès du père et du fils, elle aime se regarder, comme dans sa propre réflexion.

Le parc Victoria, Granby

Le parc Victoria, rue Dufferin, en 1945. (Collection SHHY)

A sa fière joie de posséder de si belles industries, s’ajoute un esprit civique très développé. Granby marche, faute d’autobus, mais du moins la ville a de jolies rues, bien ombragées pour la promenade et de beaux parcs magnifiquement entretenus. Une propreté méticuleuse achève de lui donner un air agréable. Quoique bâtie dans la plaine, elle a des aperçus charmants sur les monts d’Abbotsford, sur le pays des vergers, cependant qu’aux bords de sa Yamaska, petite rivière lente, elle revête un aspect presque pastoral. Elle s’intitule elle même : cité progressive. C’est là le titre auquel elle tient le plus et, pour justifier sa réputation, d’autres manières que dans le commerce, se donne ni plus ni moins que trois journaux hebdomadaires. Mais c’est aussi une petite ville heureuse, et à plus d’un titre…

Nous avons un très curieux standard par quoi mesurer dans notre province la fortune des villes. C’est à la dette qu’elles portent qu’on les estime riche ou de précaire situation financière. Selon ce genre d’évaluation, Granby, la ville du tissu de corset et de la gomme à mâcher, se révèle la plus opulente de la province. Elle a le moins de dettes. En fait, une dette si petite, si minime, qu’elle semble l’image même de la richesse. Une dette même ridicule comparée aux obligations qui pèsent sur les grands centres où pourtant on se croit bien le droit de vivre. D’après les derniers relevés statistiques, Granby avec une population qui était alors de 14 000 âmes n’était endettée que de $5 995 500 soit une bagatelle de $42,59 sur les épaules de chaque citoyen. Joliette qui vient tout de suite après dans l’ordre de la richesse porte une dette de $121,80 par personne et Saint-Hyacinthe, en troisième lieu, $134,81. Les grandes villes sont loin en arrière de Granby. Il n’y a plus de comparaison possible. Heureusement, la petite ville peut bien marcher, et allègrement encore, puisque c’est sous le fardeau le plus mince, le plus léger qu’on puisse porter dans notre temps. »

Gabrielle Roy, « Le Carrousel industriel des Cantons de l’Est », Le Bulletin des agriculteurs, mars 1945, p. 10-11.

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Macadam et rouleau compresseur

En 1913, Granby décide de profiter de la politique dite des « bons chemins » du gouvernement provincial et de macadamiser les principales rues du village (Principale, Drummond, Cowie, Dufferin, Saint-Charles, Denison, Mountain), c’est-à-dire de les recouvrir de pierre concassée, tassée et liée avec du goudron de manière à former une sorte de béton imperméable aux eaux de pluie. Mais pour réaliser ces travaux d’envergure, la municipalité doit obligatoirement se procurer un rouleau compresseur à vapeur. Acheté pour 3 000 $ de la compagnie Waterous Engine Works, de Brantford, en Ontario, l’engin arrive à Granby par chemin de fer au milieu du mois de mai 1913, devenant ainsi la première pièce d’équipement lourd du village.

C’est sans contredit l’apparition des véhicules moteurs sur la scène du transport qui motive la municipalité à se doter d’un meilleur pavage dans ses principales artères. En juillet 1913, on recense 41 automobiles et deux motocyclettes dans Granby; en août, J. H. Bessette, un commerçant de fruits, devient propriétaire du premier camion. Cinq ans plus tard, la cité compte plus de 150 automobiles et camions, en surcroît du trafic généré par la route Montréal-Sherbrooke qui emprunte la rue Principale.

La rue Principale de Granby, vers 1920

© La rue Principale de Granby, à la suite de son pavage, vers 1920. (Fonds Rolland Gagné, SHHY)

Les événements qui entourent l’arrivée du rouleau compresseur à Granby sont de ceux qui frappent l’imagination et qui, pour longtemps, alimentent les conversations. En effet, aussitôt débarqué du wagon de chemin de fer, l’engin pose un problème en raison de son poids de 15 tonnes, qu’on considère comme trop important pour la capacité portante du pont de fer de la rue Principale, pourtant estimée à 40 tonnes. Quoi qu’il en soit, la structure n’inspire pas assez confiance pour que l’un des deux représentants de la compagnie ontarienne ou un employé de la municipalité accepte de prendre les commandes du lourd véhicule pour lui faire traverser la Yamaska, en route vers sa destination, l’hôtel de ville. Après de longues discussions, rapporte le journaliste du Granby Leader-Mail, la décision tombe : le rouleau traversera le pont par ses propres moyens, sans conducteur. La manœuvre est plus délicate qu’il n’y paraît, car non seulement l’engin doit-il franchir le pont sans encombres, mais une fois cette étape complétée, on doit éviter qu’il ne fracasse la devanture de la banque  ou qu’il ne tombe dans la manufacture de chaises Giddings, deux édifices situés près du pont, de part et d’autre de la rue Principale. Mais le trajet se déroule sans incidents, si ce n’est un accroc à l’amour-propre des hommes impliqués dans cette affaire.

Pont de la rue Principale (Patrick Hackett) Granby

© Le pont de métal de la rue Principale, au début des années 1920. Au centre, un des édifices menacés. (Fonds Diane Robichaud, SHHY)

Le samedi matin suivant, le responsable de la voirie, Hormidas Lasnier, met le rouleau compresseur à vapeur sous pression, se place aux commandes et s’engage dans la rue Principale pour une parade officielle. Le spectacle impressionne. Même les chevaux qui, lentement, tirent les tombereaux de charbon sans jamais se laisser distraire, accélèrent le pas au passage de l’engin.  Parvenu près du pont, on propose de vérifier le fonctionnement de l’appareil sur une section de la rue Mill, nouvellement gravelée. Cette rue, aujourd’hui disparue, faisait jonction avec la rue Principale à la hauteur de l’usine de la Giddings et permettait  d’accéder au vieux moulin à grain — d’où son nom — et aux installations de la Granby Carriage Factory.  Mais le rouleau compresseur à peine engagé à reculons dans la rue Mill, l’inimaginable se produit : sous les regards horrifiés des spectateurs venus assister aux travaux, le mastodonte s’enfonce soudainement, se couche sur le flanc et s’immobilise huit pieds plus bas.

rouleau compresseur à vapeur. Acheté pour 3 000 $ de la compagnie Waterous Engine Works, de Brantford, en Ontario, l’engin arrive à Granby par chemin de fer au milieu du mois de mai 1913

© Le mastodonte à vapeur, pendant et après les événements. (Collection Société d'histoire de la Haute-Yamaska)

La première onde de choc passée, on s’inquiète d’abord de l’état d’Hormidas Lasnier qui, au soulagement de tous, sort indemne de la fosse; on s’interroge ensuite sur les causes de l’accident. Le coupable, vite trouvé, prend la forme d’une cave à charbon creusée sous la rue Mill, dont le propriétaire avait cru suffisant de l’isoler avec quelques madriers recouverts d’une mince couche de terre. Mais la construction, en mesure de supporter le poids des véhicules tirés par des chevaux et des automobiles, s’était révélée impuissante à soutenir les 15 tonnes du rouleau compresseur.

rouleau compresseur à vapeur. Acheté pour 3 000 $ de la compagnie Waterous Engine Works, de Brantford, en Ontario, l’engin arrive à Granby par chemin de fer au milieu du mois de mai 1913

© (Collection Société d'histoire de la Haute-Yamaska)

Un groupe d’hommes se forme, pelles, pics, crics et vérins sont rassemblés et le sauvetage commence. Devant une foule qui ne cesse de grossir, le travail se poursuit jusqu’au samedi soir, pour reprendre le dimanche. La première opération consiste à redresser le rouleau compresseur, la deuxième, beaucoup plus difficile, à le hisser au niveau de la rue, ce qu’on réussit à accomplir grâce à l’utilisation judicieuse de crics et d’étais. Après deux jours de dur labeur, l’engin est en mesure de se diriger vers le garage municipal par ses propres moyens, n’ayant subi que des dommages superficiels, évalués à une trentaine de dollars. Par la suite, le rouleau compresseur réapparaît sur quelques clichés des années 1920 et 1930, mais dans les fonctions coutumières qui sont les siennes.

Mario Gendron

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Dollard des Ormeaux et l’indépendance du Québec

Monument de la Société Saint-Jean-Baptiste de Granby

© Les années 1930 sont propices à l’affirmation du Canada français. Ainsi, afin de célébrer le cinquantième anniversaire de sa fondation, en 1934, la Société Saint-Jean Baptiste de Granby installe ce monument au parc Miner, au cœur de ce qu’on nommait autrefois le « village français ». L’œuvre aux lignes sobres est surmontée d’un castor et d’une feuille d’érable et on peut y lire, gravé : « À la gloire de Dieu et de ceux qui ont soutenu depuis un demi siècle dans notre région notre foi, notre langue et nos droits », une devise inspirée du nationalisme de la survivance de Lionel Groulx, dont la fin pourrait tout aussi bien être « notre foi catholique, notre langue française et nos droits inaliénables ». (Photo: Chantal Lefebvre, SHHY)

On croit généralement que le séparatisme, qui prône la  création d’un État québécois indépendant du reste du Canada, est un courant politique qui date de la Révolution tranquille, né des écrits et des actions d’hommes comme Marcel Chaput, auteur de Pourquoi je suis séparatiste,  paru en 1961, et René Lévesque, le père du concept de souveraineté-association. Or déjà au cours des années 1930, l’idée d’un Québec qui pourrait affirmer son indépendance politique et nationale avait été évoquée avec suffisamment d’insistance pour soulever quelques inquiétudes chez les tenants d’un Canada uni, entre autres chez le député fédéral de Shefford, J.-H. Leclerc. Les chantres de la séparation du Québec avaient même déjà trouvé un nom pour le nouveau pays, la Laurentie. Mais contrairement au mouvement souverainiste actuel, laïque et généralement considéré comme de centre-gauche, les séparatistes des années 1930 professaient un nationalisme des plus conservateurs, totalement inféodé à l’Église catholique et sans intentions politiques réelles.   

Granby, rue Principale, vers 1935. Carte postale, PECO, Ottawa.

La rue Principale de Granby, au milieu des années 1930. (Coll. Société d'histoire de la Haute-Yamaska. Carte postale, PECO, Ottawa)

À Granby, la question de la séparation du Québec surgit en mai 1936 à l’occasion de la fête de Dollard des Ormeaux, « le héros national de la jeunesse canadienne-française ». Avec un grand débat oratoire, des discours patriotiques dans la cour du collège Sacré-Cœur, une parade au centre-ville et une veillée d’armes qui commémore la fameuse nuit « de préparation et de prière » de des Ormeaux et de ses seize compagnons, à Ville-Marie (Montréal), en 1660, c’est le moment fort de l’année pour la jeunesse nationaliste. Pour Rosaire Préfontaine, président de l’Avant-garde du collège, le destin exemplaire de Dollard doit servir d’exemple à tous, car si « nous n’avons plus d’Iroquois à combattre […] nous avons des ennemis tout aussi dangereux qui nous entourent. Jetés comme nous le sommes au milieu de races qui haïssent profondément notre caractère national, nous devons veiller à ce que nous ne perdions pas nos titres de catholiques et de français »,  affirme le jeune leader.   

Le grand débat oratoire, qui se tient le 24 mai 1936 dans la salle paroissiale de Notre-Dame, porte sur la question : « Doit-on séparer la province de Québec de la Confédération et former un État français, que l’on désigne déjà sous le nom de “La Laurentie”? ». Au-delà des effets de cape et des envolées lyriques propres au genre, cette joute oratoire met en lumière les principaux arguments qui supportent le séparatisme du milieu des années 1930, considéré comme un des problèmes les plus aigus de l’époque.    

Cercle St-Romuald de Granby

Le Cercle St-Romuald de l’ACJC voit le jour en 1921. Ses jeunes membres réfléchissent et discutent sur des sujets religieux, sociaux et nationaux et se confrontent lors de grands débats contradictoires. Laurio Racine, Lionel Brunette, Roch Goyette et Sarto Fournier sont au cœur du débat du 24 mai 1936. (Album souvenir de la paroisse Notre-Dame de Granby, 1936)

Dans le camp de ceux qui pensent que le Québec devrait quitter le pacte confédératif canadien, on trouve Laurio Racine et Lionel Brunette; leurs opposants sont Roch Goyette et Sarto Fournier. Pour l’occasion, les premières rangées d’une salle remplie à craquer sont occupées, entre autres personnages, par J.-H. Leclerc, maire de Granby et député fédéral, par son homologue provincial, Hector Choquette, par le président de la commission scolaire, Albéa Messier, par les deux curés de la ville et par les frères supérieurs du collège Sacré-Cœur et du Mont-Sacré-Cœur. Les journalistes Édouard Hains et C.E. Parrot, respectivement de La Revue de Granby et de La Voix de l’Est, assistés du frère René, auront la tâche de désigner les vainqueurs du débat. 

 « M. Laurio Racine entama la défense de sa cause avec une fougue qui empoigna tout l’auditoire », rapporte la Voix de l’Est. Selon l’orateur, si les secteurs de la haute finance et de la grande industrie peuvent être tenus responsables de l’état de misère qui afflige le peuple en ces années de crise économique, la responsabilité en revient aussi « à la faillite de nos gouvernements à tirer Québec de son état d’esclavage et d’infériorité dans la Confédération ». Parmi les griefs qui justifient le Québec de « briser ses chaînes et de se libérer en un État autonome », continue Laurio Racine, on trouve l’injustice flagrante faite à la langue française au Québec et dans le reste du Canada, où la spoliation des droits scolaires menacent la survie même des Canadiens français. Le débatteur termine en affirmant que « trop longtemps la manne est tombée chez nous pour l’avantage des Anglais et des étrangers », mais que « l’heure de la délivrance a sonné », des propos lourds de sens dans une ville qui compte une riche minorité anglophone. 

Plus systématique dans son approche, le second tenant du oui, Lionel Brunette, développe sa thèse aux points de vue religieux, social et économique. Sur la liste des maux qui minent le pays, il inscrit l’éloignement de la doctrine sociale de l’Église, le matérialisme qui ronge les masses et, surtout, le communisme qui fait de plus en plus d’adeptes chez les classes laborieuses, « livrées à la cupidité et à l’exploitation de riches industriels ». Selon l’orateur, « C’est le séparatisme qui nous conduira à la libération » et, lorsque le Québec sera devenu indépendant, la mise en œuvre des réformes préconisées par le pape permettra de « sortir notre peuple de son état d’avilissement où le pacte confédératif l’a plongé ». Sous cette gouverne, les syndicats catholiques connaîtront un nouvel essor, alors que l’industrie, le commerce et la finance limiteront leur expansion, conformément aux principes de la justice sociale. Le règne de la dictature étrangère prendra fin au Québec « et les chefs surgiront imbus de sains principes qui conduiront notre État vers sa haute destinée », conclut l’orateur, enthousiaste. 

Dans le climat d’effervescence patriotique qui emporte l’auditoire, les tenants de l’option fédérative, armés de la seule logique de leurs arguments et sans doute incapables de s’enflammer pour la défense d’une cause qu’ils savent perdue d’avance, n’ont d’autre choix que d’accepter leur défaite avec grâce. Or si la sélection des vainqueurs s’est officiellement effectuée d’après la forme, le fond et la tenue littéraire du discours de chacune des équipes, personne n’ignore le rôle que les conditions politiques et nationales du moment ont joué dans cette décision. L’année suivante, dans les mêmes circonstances et pour les mêmes raisons, ce sera l’équipe qui se portera à la défense des Patriotes de 1837-1838 qui remportera la palme. 

Joseph Hermas Leclerc,

© Joseph-Hermas Leclerc, maire de Granby de 1933 à 1938 et député libéral à Ottawa de 1935 à 1945. (Fonds Mont-Sacré-Coeur, SHHY)

Invité d’honneur, le député libéral fédéral J.-H. Leclerc sort visiblement ébranlé par l’enthousiasme que manifeste l’assistance pour l’option de la séparation du Québec. Aussi, dès l’évènement terminé, s’empresse-t-il de rencontrer La Voix de l’Est afin de calmer le jeu. Mais après s’être ouvertement opposé à la séparation du Québec de la Confédération, le député temporise en affirmant que la province « n’est pas encore mûre pour entreprendre un pareil mouvement de rupture », indiquant par là qu’en d’autres circonstances son opinion pourrait différer. Pour l’heure, la principale préoccupation de J.-H. Leclerc concerne les minorités francophones du reste du Canada, que l’agitation autour de la question de la séparation du Québec inquiète et fragilise. 

Mais la fièvre séparatiste n’aura finalement été qu’un feu de paille, consumée par les nécessités autrement plus pressantes de la guerre qui se prépare. Il faudra attendre vingt ans avant que le sujet resurgisse dans le paysage politique québécois. 

Mario Gendron

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Fonds Cercle Saint-Romuald de Granby
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Granby, ville de baseball

Le Stadium de Granby

© Au début des années 1950, le baseball est sans contredit le sport le plus populaire à Granby. (Coll. SHHY, photo: Studio du Roy)

En janvier 1951, le chroniqueur sportif Paul Stuart écrivait dans La Revue de Granby : « Ce n’est un secret pour personne que Granby est reconnue comme une vraie “baseball town” ». Une ville de baseball, c’est une ville où, par une belle journée d’été, 3 500 hommes, femmes et enfants remplissent les gradins du Stadium de la rue Laval pour assister à un match entre les Red Sox de Granby et les Cubs de Drummondville, et ce, avec la même joie et le même enthousiasme que s’il s’agissait de grandes équipes américaines. C’est une ville où près des deux tiers des dépenses qui se font en loisirs et en culture sont accaparés par le sport de balle. C’est une ville où des athlètes, des entraîneurs et des organisateurs sportifs de renom ont la possibilité d’exprimer leur talent : Omer Cabana, Fred Thurier, Joseph Bousquet, Jules Crevier, Raymond Chaput, parmi beaucoup d’autres.  C’est une ville où des noms d’équipes comme Grand-B, Red Sox et Phillies nous ramènent aux belles années de la Ligue provinciale semi-professionnelle de baseball.

Le club de baseball Granby

© Le club de baseball Granby, en 1921. (Fonds Bernard Brodeur, SHHY)

Selon toute vraisemblance, c’est dans la première moitié des années 1880 qu’a eu lieu le premier match officiel de baseball à Granby. D’abord chasse gardée des anglophones, ce sport transcende bientôt les divisions ethniques avec la formation du premier club canadien-français, en 1907. Entre 1915 et 1925, le baseball continue sur sa lancée grâce aux succès que connaissent deux équipes, le Granby d’Omer Cabana, formé presque exclusivement de joueurs professionnels américains, et les Indépendants, dont tous les joueurs réguliers sont des Canadiens français recrutés dans la Ligue des manufactures, donc des amateurs. Si le baseball connaît un recul au cours de la décennie suivante, plusieurs l’expliquent par le manque d’infrastructures sportives de Granby.

L'équipe de baseball Gran-B de 1935.

© L’équipe de Granby de la ligue Provinciale de baseball. De gauche à droite, M. Laliberté, Ray Cutter, Réjean Bougie, Babe Miron, Hervé Danis, Jos Bousquet, Curley Bessette, George Giard, Lefty Auger, Lew Elder, Peanut St-Onge, Lefty Deegan, Barber Beauregard, Ab Cookson et Doug Alcors. (Fonds Jean Wilcott, SHHY)

Le baseball connaît un énorme regain de popularité au cours de la Crise, grâce surtout à l’influence grandissante de la culture américaine et à la popularité des Royaux de Montréal. À Granby, cet engouement se matérialise par la construction, à l’été 1935, d’un stade de baseball de 3 500 places dans la rue Laval et par la formation de l’équipe Grand-B, aussitôt inscrite dans la nouvelle Ligue provinciale semi-professionnelle de baseball, deux initiatives qui reviennent à Omer Cabana.

Article de La Voix de l'Est du 8 août 1935.

Inauguration du Stadium. (La Voix de l'Est, 8 août 1935)

L’édition 1935 du Grand-B compte 13 joueurs, dont 6 Américains et trois Granbyens, Fred Thurier, Jos Bousquet et Georges Giard. On dit de la Ligue qu’elle est semi-professionnelle parce que les joueurs qui y évoluent reçoivent un salaire qui, dans les meilleurs cas, peut atteindre 200 $ ou 300 $ par mois, ce qui est bien supérieur à la rétribution moyenne d’un travailleur d’usine.

Caricature de Henri Boivin baseball, Granby

Lorsque Granby blanchit Sherbrooke. Caricature d'Henri Boivin, La Voix de l'Est, 15 août 1935.

Qu’ils évoluent contre les Athlétiques de Québec, les Tigers de Drummondville ou les Saints de Saint-Hyacinthe, les Red Sox de Granby(c’est le nouveau nom que donne Omer Cabana à son équipe en 1937) rallient les foules, comme en fait foi le bilan de cette saison avec près de 37 000 entrées au Stadium. Bientôt, l’ouverture d’une école de baseball et la formation des Red Sox jr installent le sport dans ses structures permanentes. Seules la guerre et la dissolution de Ligue provinciale, en 1940, viendront briser cet élan.

Club de baseball Grand-B,  Granby, programme 1948

(Collection Société d'histoire de la Haute-Yamaska)

C’est avec enthousiasme que les amateurs de Granby et de la région assistent, en 1947, au retour d’une équipe locale dans la Ligue provinciale semi-professionnelle de baseball. Portant d’abord le nom évocateur de Grand-B, le club est rebaptisé Red Sox en 1949 à l’occasion de son rachat par un syndicat sportif constitué d’une centaine d’hommes d’affaires. Lors de sa première saison, le Grand-B joue 93 matchs contre les équipes de Saint-Jean, Saint-Hyacinthe, Farnham, Sherbrooke, Drummondville et Acton Vale, dont environ la moitié au Stadium, devant 60 000 spectateurs.  En 1950, la demande des amateurs est devenue si forte qu’on se voit dans l’obligation d’augmenter le nombre de sièges du Stadium de 3 500 à 4 200.  À ce moment, la Ligue de baseball provinciale du Québec est la plus importante du Canada.

© Le Stadium de Granby

© Le Stadium de Granby, en 1946.(Collection SHHY, photo: La Voix de l'Est)

Les Red Sox de Granby. (Collection SHHY)

© Les Red Sox de Granby. (Collection SHHY)

En 1952, tournant majeur : tous les clubs de la Ligue provinciale doivent s’affilier à des équipes américaines des ligues majeures ou disparaître. Pour sceller son association avec les célèbres Phillies de Philadelphie, l’équipe de Granby devra désormais porter leur nom et leurs couleurs.Mais le public n’approuve pas l’initiative, comme l’indiquent les assistances au Stadium qui diminuent de 80 000 à 31 000 entre 1951 et 1952. La troupe de Granby joue ses derniers matchs l’année suivante, terminant la saison en deuxième position au classement des équipes de la Ligue provinciale semi-professionnelle de baseball, dont les activités, par ailleurs, prennent fin dans l’indifférence en 1955.

 Les Phillies de Granby, 1952

© Les Phillies de Granby, 1952. (Fonds Patrick Gaudreau, SHHY)

En 1958, Alphonse Saint-Onge, véritable légende sportive granbyenne, soutient que le déclin rapide du sport semi-professionnel à Granby peut être relié à trois grandes causes : la télévision, parce qu’elle fait entrer les plus grandes vedettes du sport professionnel dans tous les foyers, l’automobile, qui éloigne les spectateurs et, enfin, les coûts exorbitants du maintien d’une équipe de haut calibre.

les Cardinaux remportent le championnat de la Ligue provinciale de baseball

© En 1966, les Cardinaux remportent le championnat de la Ligue provinciale. (Fonds Patrick Gaudreau, SHHY)

Malgré la renaissance de la Ligue provinciale en 1958 et les deux championnats remportés par les Cardinaux de Granby en 1966 et 1968, l’époque où Granby était considérée comme une « baseball town » était donc définitivement terminée, comme était révolu le temps où des équipes semi-professionnelles locales arrivaient à attirer les foules et à donner naissance à des héros à la mesure des petites villes dont elles étaient l’emblème.


Mario Gendron

Amateurs de baseball, je vous invite à visiter ce site : SABR – Québec

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Nouvelles brèves

© (Photo Chantal Lefebvre, SHHY)

La Ville de Granby vient de mandater la Société d’histoire de la Haute-Yamaska pour la réalisation d’une vaste étude de son patrimoine architectural qui servira, entre autres, à l’élaboration d’une politique de gestion patrimoniale. Pour chacune des propriétés retenues dans l’inventaire, des recherches historiques seront effectuées et une fiche descriptive détaillée portant sur ses caractéristiques architecturales et son niveau de conservation sera produite. Beaucoup de travail devant être accompli sur le terrain, comme la prise de photos, nous informons à l’avance les propriétaires de belles maisons anciennes de ne pas se formaliser de nous voir observer leur propriété. Le rapport de synthèse, qui sera déposé en 2012, fera état de la situation du patrimoine à Granby et proposera des recommandations pour en assurer la préservation.

 

© Mario Gendron (Photo La Voix de l'Est)

© Ferme Rolland Beaudry, Granby. ( Coll. Gérard Beaudry. Photo Office provincial de la publicité du Québec, 1956)

La SHHY a collaboré à la réalisation de la première émission de la série Nourrir son monde, produite par la télévision communautaire de Waterloo (TVCW). Cette émission d’ouverture porte sur l’histoire agricole de notre région. On y présente une entrevue avec l’historien Mario Gendron, qui a fait de nombreuses recherches sur le sujet dans le cadre de l’Histoire du Piémont-des-Appalaches, et des documents d’archives tirés des voûtes de la Société d’histoire. Parmi d’autres thèmes, l’émission traite de colonisation, de développement de l’industrie laitière et de modernisation de l’agriculture.

 

© Les Frères du Sacré-Coeur. (Fonds Frères du Sacré-Coeur, SHHY)

Grâce à une subvention de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, nous pourrons procéder au classement du fonds d’archives des Frères du Sacré-Cœur, reçu en 2010. Une fois terminé, l’inventaire sera disponible en ligne.

 

© Luc Racine, président de la Société d'histoire, 2005-2010.

Nous tenons à souligner le départ de Luc Racine du conseil d’administration de la Société d’histoire de la Haute-Yamaska, dont il a été administrateur et président pendant plusieurs années. Grâce à ses nombreuses initiatives et à son dynamisme, Luc a fait mieux connaître la SHHY et a grandement aidé à son développement comme organisme tourné vers la diffusion des connaissances.

© Parade de mode au golf Granby-Saint-Paul, en mars 1961. (Fonds Jean-Paul Matton, SHHY)

Gilles Martineau et Benoît Ferland ont répondu à notre appel pour la numérisation (bénévole) des négatifs du Fonds Jean-Paul Matton. Au rythme où se fait le travail, les 6 000 négatifs seront numérisés d’ici peu, ce qui facilitera leur utilisation et garantira leur préservation. Un gros merci, Gilles et Benoît.

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Horace Boivin, l’Allemagne et le zoo

Si on connaît Horace Boivin comme maire et fondateur du Zoo de Granby, propriétaire de la Granby Elastic Web et commissaire industriel, on connaît moins son implication sur la scène internationale au cours de la période qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale. C’est pourtant là que l’homme a accompli l’un de ses plus hauts faits d’armes en favorisant, à sa mesure, la réconciliation entre l’Allemagne vaincue et les Alliés.

En 1945, le régime nazi est renversé et l’Allemagne se retrouve écrasée, divisée, en ruines. Malgré tout, les nations alliées demeurent méfiantes à l’égard de ce turbulent et dangereux voisin, à l’origine du déclenchement de deux guerres mondiales en moins de trois décennies; quant aux populations européennes décimées par la guerre, leur rancune est à la hauteur des exactions qu’elles ont subies. Le procès de Nuremberg, qui se déroule de novembre 1945 à octobre 1946, en révélant au monde l’horreur des camps d’extermination, achève de renforcer l’antipathie envers le peuple allemand, jugé coupable par plusieurs d’avoir cautionné une idéologie aussi inhumaine.

De passage à Paris, Horace Boivin, maire de Granby et président de la Fédération canadienne des maires et des municipalités, est reçu conseiller honoraire de la Ville lumière par Pierre de Gaulle, qui, en retour, devient citoyen honoraire de la Ville de Granby. (Fonds Horace Boivin, SHHY)

Maire d’une ville canadienne d’environ 20 000 habitants au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, Horace Boivin est un bien petit joueur sur l’échiquier des enjeux internationaux. Mais le rôle qu’il est appelé à tenir comme délégué officiel du Canada aux conférences de l’Union internationale des villes et pouvoirs locaux, auxquelles il participe à six reprises entre 1946 et 1960, à Paris, Genève ou Vienne, lui offre une tribune extraordinaire pour propager un message de tolérance et de réconciliation envers l’Allemagne, un discours qui détonne dans le climat d’immédiat après-guerre. S’il est difficile d’évaluer l’influence qu’a pu avoir l’attitude d’ouverture d’Horace Boivin sur la politique européenne et internationale, elle aura des retombées inattendues pour Granby, et particulièrement pour son zoo.

Arrivée au port de Montréal de la girafe Quindi en provenance du Jardin zoologique royal d'Anvers, Belgique, à bord du Poseidon. Devant l'animal, le capitaine du navire, Karl Rode, L.R. Delaney et le maire Horace Boivin. (Fonds Zoo de Granby, Société d’histoire de la Haute-Yamaska. Photo : Gilles Dion)

C’est au moment où le zoo de Granby se transforme en Jardin zoologique, en 1954, et qu’une course à l’acquisition d’animaux s’enclenche auprès des autres zoos du monde, que Granby récolte les fruits semés en Europe par Horace Boivin. En effet, c’est à cette époque que le capitaine Kempf, un Allemand propriétaire de la compagnie maritime Poseidon Line, offrait au Jardin zoologique de prendre à sa charge le transport des animaux d’Europe jusqu’à Montréal. Cette offre généreuse, affirmait le capitaine Kempf, avait été faite pour le seul motif de remercier Horace Boivin de l’attitude d’ouverture qu’il avait manifesté envers l’Allemagne vaincue, au moment où plusieurs lui tournaient encore le dos.  Le souvenir du capitaine Kempf est inscrit dans la toponymie locale, une rue du parc industriel de Granby portant son nom.

Le Capitaine Kempf coupe le ruban d'inauguration d'une rue granbyenne qui portera son nom. Frances Boivin, épouse du maire de Granby, Mme Kempf, P.A. Leduc, président du zoo, Capitaine Herman Kempf, Horace Boivin, maire de Granby et Marcel Boivin, député fédéral de Shefford. Publié dans La Voix de l'Est, le 21 avril 1961. (Fonds Zoo de Granby, SHHY)

Lorsqu’on s’interroge sur celui qui devrait détenir le titre de plus grand maire de l’histoire de Granby, trois noms ressortent nettement : S.H.C. Miner, Horace Boivin et Paul-O. Trépanier.  S’il est difficile de désigner l’un d’entre eux, tant l’époque et les conditions de leur règne diffèrent, on peut affirmer sans hésitation que c’est Horace Boivin qui a le plus fait rayonner Granby à l’étranger, donnant à la ville une stature sans commune mesure avec son importance démographique ou économique.

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L’hiver dans l’objectif de Jean-Paul Matton

Jean-Paul Matton, photographe à La Voix de l’Est durant dix-huit ans (1958-1976), a su capter sur pellicule le sens profond de l’hiver régional. Nous vous invitons à admirer son travail dans L’hiver dans l’objectif de Jean-Paul Matton, une exposition qui, de l’arrivée du Père Noël en passant par les grosses bordées de neige, fait un retour nostalgique sur les petites misères et les grandes joies associées à la saison froide. Car qu’on l’aime ou qu’on le déteste, l’hiver fait partie de nos vies et de notre histoire.


Cliquez ici


Pour en savoir plus sur Jean-Paul Matton:


Fonds Jean-Paul Matton


Richard Racine, L’historien régional, vol 7 no 3, p. 4

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Mourir en 1870

On ne mourait pas en 1870 comme on meurt aujourd’hui. Car si de nos jours ce sont le cancer, les maladies du cœur ou le diabète qui sont les principales causes de mortalité, voilà 140 ans, ce sont plutôt la scarlatine, la consomption (tuberculose pulmonaire) ou la rougeole qui emportent les gens, et ce, bien plus tôt dans la vie. Ainsi, en 1870, environ 200 enfants sur 1 000 qui naissent dans la Haute-Yamaska décèdent avant d’avoir atteint l’âge d’un an. Les cimetières régionaux témoignent éloquemment de cette hécatombe des tout-petits qui se prolonge jusque dans les années 1920. À titre de comparaison, le taux de mortalité infantile était de 4,2  pour 1 000 au Québec en 2008, soit respectivement 50 et 40 fois moindre qu’en région en 1870 et en 1920.

© Soins apportés à un membre de la famille Savage, vers 1900. (Fonds Ellis Savage, SHHY)

En 1870, la mortalité s’alimente, entre autres causes, des conditions d’hygiène déficientes qui favorisent la prolifération des maladies infectieuses. Promiscuité avec les animaux, lait non pasteurisé, absence d’égouts et d’installations sanitaires adéquates constituent autant de vecteurs  pour les microbes et les bactéries. Les médecins, privés de vaccins et d’une pharmacopée efficace, sont dans la plupart des cas impuissants à soulager et à guérir les malades. Quant aux bureaux d’hygiène des différentes municipalités, ils limitent leur action à placarder les maisons où habitent des personnes atteintes de maladies contagieuses, sans égard aux stigmates sociaux qu’implique une telle pratique.

Selon les données du recensement de 1871, le territoire de la Haute-Yamaska rassemble un peu plus de 12 000 personnes, dont les trois quarts environ habitent la campagne et vivent de l’agriculture. Les principales agglomérations sont Waterloo et Granby, avec respectivement 1 240 et 876 habitants; les hameaux de Roxton Pond, de Warden et de Sainte-Cécile rassemblent aussi quelques centaines de résidants.

Publicité de F. Gatien, médecin, pharmacien et chimiste, parue dans le "Messager canadien", le 14 janvier 1876.

Le tableau du dénombrement des morts, inclus dans le recensement de 1871, montre que sur 194 décès enregistrés l’année précédente dans la Haute-Yamaska, deux seulement sont dus à une maladie du cœur et au cancer, alors que plus d’une centaine ont été causés par la scarlatine, les maladies pulmonaires diverses, la typhoïde ou la rougeole. Autre constat : la mort s’acharne sur les plus jeunes, avec 115 décès qui surviennent chez les moins de cinq ans. Même quand on exclut du calcul les 66 enfants d’un an et moins, l’âge moyen de la mort s’établit à environ vingt-cinq ans dans la Haute-Yamaska en 1870. Le petit nombre (28) des décès qui survient après cinquante ans reflète cette réalité.

Au cours de l’hiver 1870, particulièrement lors des mois de janvier et de février, la scarlatine fait des ravages en région, emportant 47 malades, dont deux seulement sont âgés de plus de dix ans. La maladie concentre ses effets au village de Granby et dans les environs immédiats, où on enregistre neuf décès sur dix. Certaines familles sont particulièrement affectées par la bactérie mortelle. Ainsi, dans le village de Granby, la famille Amyrault perd deux enfants, Joséphine et Wilfrid, âgés respectivement de sept et quatre ans, les Boissonneau voient mourir leurs deux fils de deux ans et demi et neuf mois et les Vaudry pleurent trois des leurs, Mélina (cinq ans), Henri (deux ans) et Jean-Baptiste (onze mois).  Dans le canton de Shefford, la scarlatine s’acharne sur les familles Blanchard et Savage, la première perdant deux garçons de six et quatre ans, la seconde un garçon de sept ans et deux filles de cinq et trois ans.

Les maladies pulmonaires constituent la seconde cause de décès en 1870, avec 32 morts. On meurt de consomption, de fièvre, d’inflammation, de congestion pulmonaire, mais aussi de bronchite et de pleurésie. Contrairement à la scarlatine et à la rougeole, ces pathologies emportent surtout les adultes.  Typhoïde, fièvres diverses, dysenterie et quelques accidents complètent le triste bilan mortuaire de l’année 1870.

Dans la préface de son roman Trente arpents, paru en 1938, Ringuet (Philippe Panneton) se moquait gentiment de ceux qui avaient la nostalgie du « bon vieux temps », en indiquant que si ces derniers avaient l’opportunité de retourner dans le passé, mais en acceptant d’en vivre les contraintes et les risques, ils n’auraient plus qu’un souhait : retourner dans le confort et la sécurité du XXe siècle. Le nombre, les causes et l’âge des décès dans la Haute-Yamaska en 1870 plaident en faveur de l’opinion du romancier.

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Nouvelles brèves

Délaissée depuis quelque temps, la rubrique « Nouvelles brèves » reprend vie, mais dans un nouvel environnement. Car, modernisme oblige, la Société d’histoire de la Haute-Yamaska a délaissé la publication papier de son bulletin L’historien régional pour un bloque grâce auquel il me sera désormais plus facile de vous transmettre le résultat de nos recherches en histoire et de vous tenir au fait de nos diverses activités. Je vous invite d’ailleurs à grossir les rangs de nos adeptes en nous transmettant votre adresse courriel et celle de vos amis intéressés à l’histoire de la région où, encore, à vous joindre à nos amis Facebook.

Pour ceux qui s’intéressent aux animaux de race canadienne, Mario Gendron nous livre les résultats de ses recherches dans Brève histoire du cheval canadien A brief history of the Canadian horse dans sa version anglaise.  Pour son téléchargement gratuit, consultez la page Le cheval canadien.

L’acquisition des archives des Frères du Sacré-Cœur revêt une grande importance pour la recherche en éducation et en histoire régionale.

© La construction du Mont-Sacré-Coeur débute en 1930. (Fonds Frères du Sacré-Coeur, SHHY)

Les Frères ont déposé ce fonds au service d’archives de la SHHY à l’occasion de la vente du Mont-Sacré-Cœur, garantissant ainsi sa conservation et son accessibilité. Les documents (15 mètres linéaires) concernent les divers établissements scolaires que les Frères du Sacré-Cœur ont dirigés au Québec et en Ontario.

© Travailleurs de la Granby Aviation, en 1944. (Fonds Sarto Bruneau, SHHY)

Des documents fort intéressants nous sont parvenus de Montréal. Il s’agit des archives de Granby Aviation, une entreprise de la rue Court qui, durant la Deuxième Guerre mondiale, est engagée dans la production militaire et qui, par la suite, se réoriente dans la fabrication de meubles. Ces 2,33 mètres de documents linéaires, qui s’échelonnent de 1942 à 1950, sont un don des filles du propriétaire.

© Le Granby Curling Club de 1978. (Fonds Jeannot Petit, SHHY)

Parmi les fonds de moindre envergure, mais non de moindre intérêt, que nous avons reçus dernièrement, on compte les archives du Granby Curling Club (1956-1980), un don de Phyllis Hamilton; Diane Robichaud, dont la famille est associée à l’histoire de Roxton-Sud, nous a aussi donné deux registres de la South Roxton Women’s Institute (1929-1943) et des photos du village, entre autres de la gare et du magasin général; pour leur part, Alain Ménard nous a confié les archives de la Abbotsfords Women’s Institute et Yvette Lussier les registres du Cercle de Fermières de Sainte-Cécile-de-Milton.

© Réunion de la Abbotsford Women's Institute, en 1959. (Fonds Abbotsford Women's Institute, SHHY)

Pour son cahier spécial qui soulignera les 75 ans de La Voix de l’Est, le quotidien a demandé à la SHHY de lui présenter dix personnalités marquantes de la Haute-Yamaska. Ces dernières devaient avoir été actives au cours des années de publication (1935-2010) du journal, mais être aujourd’hui décédées. Le comité de sélection, formé de Richard Racine, Mario Gendron et moi-même, a convenu d’effectuer son choix en considérant tous les secteurs d’activités : politique, économie, sport, culture et affaires sociales. Les choix du comité seront publiés au mois de novembre.

Nous travaillons présentement à la numérisation des 6 000 négatifs du photographe de presse Jean-Paul Matton. Pour mener à bien ce projet, nous cherchons des bénévoles qui connaissent l’abc de la numérisation. N’hésitez pas à nous contacter pour en savoir davantage.

Vous cherchez une photo parue dans La Voix de l’Est entre 1975 et 1998? Vous pourriez la retrouver en consultant l’instrument de recherche du Fonds La Voix de l’Est, P050.

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Harlow Wilbur Bowker, un héros de la Deuxième Guerre mondiale

Harlow Wilbur "Bud" Bowker (http://www.acesofww2.com/Canada/aces/bowker.htm)

De tous les métiers reliés à la guerre, celui de pilote d’avion de chasse est à la fois le plus prestigieux et le plus dangereux. Aussi, l’armée de l’air n’embauche-t-elle que des jeunes hommes téméraires et athlétiques pour occuper cette fonction. Le Granbyen Wilbur « Bud » Bowker était de cette trempe.

Harlow Wilbur Bowker s’enrôle à Montréal le 21 avril 1941, à l’âge de 18 ans ; il reçoit ses ailes à Moncton, au Nouveau-Brunswick, en décembre de la même année. Le 9 de ce mois, juste avant de partir outre-mer, le jeune homme se marie avec Lilian Wickens, une enseignante du Granby High School.

Arrivé en Angleterre, Bowker passe l’année 1942 à apprendre à piloter des Spitfires et des Hurricanes et à travailler pour une unité de reconnaissance photographique. À la fin de l’année, cependant, il rejoint la fameuse 412e  escadrille de chasse Falcon de la RCAF, stationnée tout près de Londres, dont l’objectif principal est de combattre l’aviation ennemie au-dessus de la Manche. Bowker se distingue rapidement comme un pilote d’une grande audace. Cédant à la superstition, le jeune homme ne vole jamais sans porter une broche en argent, cadeau de son épouse ; sur son Spitfire, il a inscrit les prénoms Bill, Bob, Lil et Bud, qui sont ceux de ses deux frères, également dans la RCAF, de sa femme et le sien propre. Au cours d’une mission de combat, le 12 novembre 1943, il est légèrement blessé à la tête par une balle.

En février 1944, après une période de 14 mois avec la 412e escadrille, au cours de laquelle il abat trois avions ennemis, Wilbur Bowker quitte temporairement les Falcon pour rejoindre une unité de récupération et de réparation d’avions. Curieusement, c’est au cours de cette période de repos obligatoire que le pilote de Granby accomplit son plus grand exploit. Sorti au-dessus de la Manche pour tester un Spitfire, il croise deux avions allemands Focke Wulf 190 et les prend en chasse. Il ouvre le feu sur le premier, qui explose en entraînant le deuxième dans sa chute. Cet exploit hors du commun fait le tour des journaux alliés et se retrouve en tête des nouvelles radiophoniques.

Bowker réintègre la 412e escadrille le 24 mai 1944, pour être  transféré en France 12 jours après le débarquement de Normandie. Mais le ciel de France est néfaste au jeune aviateur qui disparaît lors d’une mission le 2 juillet 1944. Un an plus tard, on identifie sa tombe dans un petit cimetière de Pont-de-Vie, à environ 30 kilomètres au sud-est de Caen. Sur sa tombe, on peut lire : « Aviateur tombé le 2 juillet 1944 ». Sa dépouille mortelle sera plus tard transférée au cimetière militaire de Bayeux, dans le Calvados.

Mario Gendron

Histoire de Granby, Société d’histoire de la Haute-Yamaska, 2001, p. 234-235.

Sa pierre tombale.

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