Les frères maristes et l’éducation des garçons

La communauté des frères maristes est fondée en France en 1817 « dans le but d’enseigner, d’éduquer et de donner une instruction élémentaire dans les petites écoles ». Première communauté enseignante masculine à s’installer en région, au tournant des années 1890, les Maristes prodiguent un enseignement voué aussi bien à la formation des futures élites canadiennes-françaises du commerce et de l’industrie qu’à l’éducation élémentaire des plus humbles travailleurs, comme le montre l’établissement d’une école du soir à l’intention des Granbyens analphabètes.

classe de garçon de l’école Saint-Bernardin de Waterloo

Une des classes de l’école Saint-Bernardin. (© Archives Société d'histoire de la Haute-Yamaska)

Les Maristes s’installent au Québec en 1885 à la requête de Mgr Zéphirin Moreau, évêque de Saint-Hyacinthe. Quatre ans plus tard, J.-C. Bernard, curé de Saint-Bernardin et président du syndic d’école de Waterloo, s’adresse au provincial des frères maristes pour lui demander trois religieux pour prendre en charge l’école primaire des garçons, dirigée depuis 1885 par les Sœurs des Très-Saints-Noms-de-Jésus-et-de-Marie.

La deuxième école de garçons de Waterloo, construite en 1924. (© Fonds Ronald Parisien, SHHY)

La deuxième école de garçons de Waterloo, construite en 1924. (© Fonds Ronald Parisien, SHHY)

Le mois suivant la réouverture de l’école sous la direction des frères, en septembre 1889, l’inspecteur Ruel ne tarit pas d’éloges sur l’enseignement qu’ils y professent. En 1894, l’école compte 108 élèves, dont 28 en première année, 36 en deuxième et 44 en troisième.

À Granby, c’est en 1890 que les frères s’installent dans le tout nouveau collège bâti par les Syndics, sur la rue Saint-Joseph. La mission éducative qu’ils y poursuivent est plus étendue qu’à Waterloo, puisqu’on leur remet aussi la responsabilité de l’éducation supérieure des garçons catholiques. L’entente qui lie les deux parties stipule qu’en retour de la propriété du collège, les frères maristes s’engagent à donner un cours commercial et industriel complet, « français et anglais sur le même pied », et à établir un pensionnat à leurs risques. Ils devront aussi enseigner à l’élémentaire dans un local du collège, ce pour quoi ils recevront 400 $ par année de la commission scolaire.

Le collège Saint-Joseph fut dirigé par les frères Maristes de 1890 à 1911.

Le collège Saint-Joseph fut dirigé par les frères maristes de 1890 à 1911. Il était situé rue Saint-Joseph, à l’emplacement du Cégep de Granby-Haute-Yamaska. (© Fonds Germain Fortin, SHHY)

Le collège Saint-Joseph ouvre ses portes en septembre 1890 avec 245 élèves, répartis en cinq classes. En 1906, 16 frères enseignent à 400 élèves, dont seulement 47 sont pensionnaires. Le programme d’étude proposé par les Maristes est moderne et varié : commerce, télégraphie, dessin ornemental et géométrique, physique et chimie, arpentage sur le champ, formation littéraire et artistique, musique théorique et pratique, entre autres matières.

L’implication des Maristes dans la société granbyenne est remarquable. Ils participent, par exemple, à la vie culturelle en aidant les jeunes du Club franco-canadien à produire des spectacles. Dans le but d’améliorer la formation des ouvriers, ils fondent aussi une École d’arts et métiers au début des années 1890. Mais leur plus grande réalisation demeure incontestablement la mise sur pied d’une École du soir, en novembre 1906, pour lutter contre l’analphabétisme. Dès l’ouverture des cours, une centaine d’étudiants s’y inscrivent; à la surprise générale, peu d’entre eux auront abandonné leurs études après les cinq mois réglementaires. La commission scolaire catholique, enthousiasmée par tant de succès, fournira dès l’année suivante aux frères maristes le local, le chauffage et l’éclairage. Avec 111 inscriptions à l’automne 1907, l’École du soir est devenue « le grand sujet de conversation dans notre classe ouvrière », indique le Journal de Waterloo. En avril 1908, lors de la distribution des prix marquant la fin des cours, plusieurs élèves, analphabètes au départ, ont pu lire, sous les applaudissements de la foule, des textes en français et en anglais.

« Souvenir de la 1er année de la fanfare du collège St-Joseph dirigée par les frères Maristes à Granby »

« Souvenir de la 1re année de la fanfare du collège St-Joseph dirigée par les frères Maristes à Granby » (© Fonds Harmonie de Granby, SHHY)

L’expérience d’enseignement des frères maristes à Granby allait se terminer tragiquement. Dans la nuit du 4 au 5 janvier 1911, au cours de la période des vacances d’hiver, un incendie rase le collège et emporte dans la mort le frère Marie-Léoncien. Le collège Saint-Joseph en ruines, 530 élèves se retrouvent sans maison d’éducation. Pour ajouter à l’infortune, des désaccords surgissent entre la commission scolaire et les Maristes à propos du pensionnat et des conditions de la réouverture. D’un commun accord, mais avec un peu d’amertume de la part des frères, on préfère résilier l’entente de 1890. Les commissaires, qui doivent réagir rapidement, se tournent alors vers les Frères du Sacré-Cœur, qui acceptent les conditions refusées par les Maristes et reprennent en main l’éducation des garçons catholiques en septembre 1912.

Les ruines du collèges Saint-Joseph. (© Archives Société d'histoire de la Haute-Yamaska)

En 1953, sous la pression d’anciens élèves, les frères maristes reviennent à Granby pour prendre en charge les écoles primaires Saint-Benoît et Notre-Dame de Fatima et l’externat Mgr Prince. Relevant directement du séminaire de Saint-Hyacinthe, l’externat permettait aux garçons de Granby de suivre les quatre premières classes du cours classique, éléments latins, syntaxe, méthode et versification. Pour les frères, il s’agissait en quelque sorte d’un retour aux sources.

Le collège Mgr Prince rue Dufferin à Granby. (© Fonds Valère Audy, SHHY)

Le collège Mgr Prince rue Dufferin à Granby, vers 1956. (© Fonds Valère Audy, SHHY)

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Au temps du chemin de fer

À une époque où l’automobile ne régnait pas encore en maître, le chemin de fer était au cœur de la vie économique, sociale et culturelle de la région. Ainsi, depuis l’établissement du réseau ferroviaire, en 1859, jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, le train et le tramway seront les modes de transport les plus utilisés pour le déplacement des gens et des marchandises. Dans la Haute-Yamaska, quelques compagnies ferroviaires vont se disputer le privilège d’accomplir cette fonction essentielle: Stanstead, Shefford & Chambly Railroad(1859), South Eastern Railway(1879), Canadien Pacifique(1888), Montreal & Southern Counties Railway(1916). Cette exposition photographique virtuelle se veut un bref retour en images et en quelques mots Au temps du chemin de fer. MG


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Nouvelles brèves

Résidence Ernest Boivin 1924
© 65, rue Dufferin. Ernest Boivin, maire, construit cette résidence en 1924. (Photo Chantal Lefebvre, SHHY)

♦ L’inventaire patrimonial de Granby va bon train : des deux cents propriétés retenues,  75 % ont déjà fait l’objet d’une recherche historique. Pour sa part, Chantal Lefebvre, notre consultante en patrimoine, poursuit la photographie des propriétés choisies, qu’il s’agisse d’édifices publics, de commerces, d’industries ou de maisons, propriétés qu’elle évalue et hiérarchise grâce à une grille d’analyse des plus strictes. Le travail devrait être terminé au printemps.

© 105, rue Elgin. La maison de Marcel Leclerc construite en 1957 à partir des plans de l'architecte Paul-O. Trépanier. (Fonds Paul-O. Trépanier, SHHY)

♦ France Vanlaethem, professeure à l’UQAM, travaille actuellement à la publication d’un livre sur le patrimoine moderne du Québec. Dernièrement, elle a pris contact avec la SHHY afin d’obtenir de l’information et des photos sur certaines des œuvres bâties de l’architecte bien connu Paul-O. Trépanier afin de les inclure dans son ouvrage.

dôme géodésique du Zoo de Granby

Le dôme géodésique du Zoo de Granby réalisé en 1963 par Paul-O. Trépanier. (Fonds Paul-O. Trépanier, SHHY)

Elle désirait également savoir si quelques-unes des réalisations architecturales de M. Trépanier avaient été reconnues d’intérêt patrimonial par la Ville de Granby.

On se souviendra que, voilà quelques années, ce dernier avait remis à notre service d’archives tous ses plans d’architecte ainsi que plusieurs dessins et photos de ses réalisations. Il s’agit d’un fonds d’archives d’une grande importance pour l’histoire de notre région et du Québec.

église Notre-Dame de Granby

© L'église Notre-Dame de Granby. (Photo Chantal Lefebvre, SHHY)

♦ Il est plutôt rare de pouvoir consulter des documents qui remontent au début de la colonisation canadienne-française de notre territoire. C’est pourtant ce que nous offrent les archives de la paroisse Notre-Dame de Granby, acquises dernièrement.Totalisant environ un mètre linéaire de documents, on y trouve, entre autres, des procès-verbaux, des registres d’associations paroissiales, des agendas de curé, des plans (église, presbytère), des photos. Les plus anciens documents remontent à 1842, l’année où les catholiques se dotaient d’une mission sous le vocable de Très-Saint-et-Immaculée-Cœur-de-Marie de Granby, dont le territoire englobait les cantons de Granby (Granby, Saint-Alphonse), de Shefford (Waterloo, Warden, Saint-Joachim et Bromont) et une partie de Roxton (Roxton Pond). Ces archives constituent une source d’information unique sur les premières familles canadiennes-françaises établies en région.

© L'usine Stanley. (Photo Chantal Lefebvre, SHHY)

♦ Comme vous le savez sans doute, le propriétaire de l’édifice Stanley de Roxton Pond se propose de démolir l’usine de pierre construite en 1907 s’il n’arrive pas à lui trouver une vocation. Si la SHHY comprend les raisons qui ont conduit le propriétaire à prendre cette décision, elle déplore qu’on en soit venu à considérer cette possibilité. Car la Stanley est un joyau de notre patrimoine régional, au même titre que la résidence Foster/couvent Maplewood de Waterloo. Mais tout n’est pas perdu puisque Jacques Renaud, un citoyen de Roxton Pond, a pris l’initiative de mettre sur pied un comité pour assurer la pérennité de l’édifice patrimonial. Trouver une ou diverses utilités à l’ancienne usine, la faire connaître du grand public et dénicher les ressources financières pour en assurer la mise en valeur sont les principaux objectifs poursuivis par ce comité. Déjà, plusieurs personnes ont manifesté de l’intérêt pour ce sauvetage. À tous ceux qui voudraient faire parvenir un mot d’encouragement au Comité d’aide à la sauvegarde de la Stanley ou qui, encore, aimeraient s’y joindre, vous pouvez adresser votre courriel à l’adresse suivante : cacsroxton@hotmail.ca.

♦ Je suis présentement à la recherche d’une personne qui connaît la plate-forme de notre site Web, WordPress, afin d’y installer une base de données de photos dotée d’un module de recherche qui ressemblerait à ceux-ci :

http://www.etrc.ca/fr/service-darchives/sources-en-ligne/photos.html

http://mauricie.cieq.ca/icono_rechercher.php

Pour me contacter : johanne.rochon@shhy.info

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Moralité contre modernité: un combat perdu d’avance

Au cours des années 1950, de nombreuses associations conservatrices catholiques de Granby et de la région tentent par tous les moyens dont elles disposent de contrer les influences néfastes du matérialisme à l’américaine que le cinéma, la télévision, la radio et les magazines véhiculent. Flairant peut-être le vent de changement qui balaiera le Québec au cours de la décennie suivante, ceux qui associent modernité et péché partiront en croisade afin de retarder le déclin d’une époque où l’Église catholique tenait le haut du pavé sur les questions de morale et de comportement. Cependant, malgré la multiplication des directives et des interdits, des indulgences et des sanctions, la démarche des ecclésiastiques et de leurs collaborateurs n’aura pas les résultats escomptés, la population devenant de plus en plus sourde à leurs appels.

Piscine Horner

À la piscine Horner, les enfants sont répartis selon leur sexe. (SHHY)

Piscine Miner

L’installation d’une toile pour cacher les baigneurs à la vue des badauds, une mesure qui reste en vigueur pendant plusieurs années à la piscine Miner. (SHHY)

La vague moralisatrice qui déferle sur le Québec au cours des années 1950 n’est pas sans précédent, mais elle se distingue par son ampleur et son intensité. De tous les problèmes qui se posent à l’Église et à ses alliés, ceux qui ont trait à la sexualité paraissent les plus obsédants. C’est ce que montre, en juillet 1949, le dépôt par 42 mouvements sociaux et religieux de Granby d’une requête de 1 200 noms au Conseil municipal pour réclamer l’interdiction des baignades mixtes à la piscine municipale, et même l’installation d’une toile pour cacher les baigneurs à la vue des badauds, une mesure qui reste en vigueur pendant plusieurs années.

En 1953, les même groupes, formés en comité, se donnent pour objectif de bannir la littérature indécente et violente des kiosques à journaux de la ville. Croulant sous les requêtes, la municipalité emboîte le pas en 1955 et commande à sa police d’inspecter et « nettoyer » les kiosques à journaux deux fois par semaine, en se référant à la liste des publications mensuelles ou hebdomadaires interdites fournie par la Sûreté provinciale. Il arrive cependant que la police de Granby agisse de son propre chef, comme lorsqu’elle procède à la saisie du Annual Photographic Magazine 1956 dans le commerce de Marcel H., une publication de photos d’art qui, pourtant, n’apparaît pas sur la liste noire provinciale. À cette occasion, le juge Georges Dureault de la Cour municipale condamnera le commerçant à une amende de 100 $ ou à un mois d’incarcération à la prison de Sweetsburg.

Policiers de Granby, 1958

Les forces policières de Granby à la recherche de publications indécentes.(Photo La Voix de l'Est, SHHY)

Dans ce climat de chasse aux sorcières, la situation des homosexuels, déjà difficile, devient intenable. Ainsi, en novembre 1953, l’escouade des crimes contre nature de la Sûreté provinciale est appelée en renfort afin de mettre un terme aux agissements de sept homosexuels âgés de 16 à 24 ans, soupçonnés d’avoir commis leurs « méfaits » dans un local de la rue York où se réunissent les culturistes. Le détective Marcel Desjardins déclare alors : « Il appert que ce crime de la plus grande bassesse et des plus éhontés se pratiquait dans notre ville depuis le mois de mai dernier ». Les sept jeunes hommes seront incarcérés à Sweetsburg en attendant d’être traduits en justice.

La danse est également suspecte aux yeux de l’Église, car elle serait « le moyen le plus efficace pour éveiller chez l’homme l’appétit sexuel », affirme en 1955 Mgr René Gagner, curé de Notre-Dame. Mais les danseurs ne sont pas les seuls coupables : propriétaires de salles et musiciens portent une responsabilité aussi lourde. La musique rock’n roll et western est également proscrite de tous les établissements licenciés du district de Bedford et on cherche, de surcroît, à la bannir des rues et des patinoires.

Quant au port du « short » par les jeunes femmes, il inquiète les autorités religieuses et civiles de Granby, au point qu’on adopte des règlements municipaux pour les interdire en 1949, 1953 et 1956. En cette matière, toute offense peut entraîner une amende de 40 $ ou un maximum de deux mois de prison.

Le Centre familial de Granby

Le Centre familial de Granby, fondé en 1953, s'est donné pour mission de protéger les familles de condition modeste contre les "pires agents du vice qu'on ait jamais vus". (Photo La Voix de l'Est, SHHY)

Bien que la répression reste l’arme principale des forces moralisatrices, elles tentent aussi d’agir en créant les conditions favorables au maintien des bonnes moeurs et de l’ordre. C’est d’ailleurs dans ce but qu’est fondé, en 1953, le Centre familial de Granby par quelques catholiques de la jeune paroisse ouvrière Saint-Joseph. Le but du Centre est d’offrir aux familles de condition modeste un endroit où se divertir et profiter des joies du camping et de la baignade, tout en les protégeant des assauts perfides de la modernité. Paru en 1958, un texte intitulé Le Centre familial de Granby Inc. Son origine, son but, ses projets est sans équivoque à cet égard. Aujourd’hui que « les mœurs se sont relâchées », y lit-on, que « les grills, les drive-in, les plages publiques, les salles de danse, les excursions en auto » sont une menace constante au maintien des bonnes mœurs, « les forces du bien doivent lutter plus que jamais contre les forces du mal déchaînées » et faire front commun contre les « pires agents du vice qu’on ait jamais vus ».

Le stadium de Granby

Au cours des années 1950, on tente d'enrayer le blasphème dans tous les endroits publics de la ville, comme le montre cette affiche installée dans le Stadium de la rue Laval. (Fonds Patrick Gaudreau, SHHY)

Or la multiplication des attaques moralisantes, loin d’exprimer un renforcement des valeurs qui les sous-tendent, est un signe manifeste de l’écart de plus en plus grand qui se creuse entre la population et l’Église sur les questions de comportement. Car si cette dernière condamne la danse comme l’œuvre du démon, il n’empêche que les cabarets de Granby affichent complet tous les samedis soirs et que même les membres des mouvements d’action catholique s’y adonnent librement; et lorsque les forces conservatrices pensent avoir gagné la bataille de la piscine municipale en empêchant les baignades mixtes, les couples, en réaction, cessent de s’y rendre et obligent la Ville à réviser sa position; l’interdiction des jeux de hasard n’a pas plus de succès : en 1956, après des années de répression policière et de dénonciation religieuse, on trouve toujours une centaine de machines à boules à Granby qui engloutissent 100 000 $ annuellement. Et que dire des « shorts » que les jeunes femmes continuent de porter malgré les interdits et les amendes, de la musique rock’n roll dont la popularité augmente sans cesse, du cinéma étranger que tous s’empressent d’aller voir, du blasphème, « répandu dans nos usines, nos restaurants et nos “pool rooms” », que personne n’arrive à éradiquer, des comités de morale dont l’existence est toujours éphémère. La liste des échecs pourrait s’allonger.

Au cours des années 1950, la modernité s’infiltre dans tous les interstices de l’édifice social et de moins en moins de personnes savent résister à ses attraits. Bientôt, les années 1960 feront se réaliser les visions de fin du monde tant de fois évoquées par le clergé à propos des menaces que le matérialisme et la libération des mœurs font peser sur l’Église et ses fidèles.

Mario Gendron

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Jérémia Duhamel, l’échevin du peuple (1936-1945)

Jérémia Duhamel, conseiller municipal de Granby

Jérémia Duhamel, 1905-1971 (Photo : La Voix de l'Est, SHHY)

Au cours des années tourmentées de la Crise et de la Deuxième Guerre mondiale, Jérémia Duhamel (1905-1971) s’est imposé comme le porte-parole des travailleurs et des gagne-petit au sein du conseil municipal de Granby. Sous les administrations successives de Joseph-Hermas Leclerc et de Horace Boivin, ce travailleur d’usine déterminé à améliorer le sort de ses commettants, presque tous ouvriers comme lui, a su imposer son programme politique par la simple force de ses idées et de ses principes, participant à sa manière au renouveau ouvriériste qui s’était emparé de la ville au milieu des années 1930. Si l’instruction lui faisait défaut — il avait commencé à travailler à l’usine à l’âge de 11 ans —, Jérémia Duhamel ne manquait certainement pas de courage et il n’a jamais hésité à livrer bataille à quiconque entravait le chemin qu’il s’était tracé, fut-il maire ou notable, suscitant le respect de ses adversaires et l’admiration de ses concitoyens.

Pressentant sans doute son inclination à aider les autres, le maire J.-H. Leclerc nomme Jérémia Duhamel président du Comité des indigents dès son élection comme conseiller municipal du quartier ouest, le plus ouvrier de la ville, en janvier 1936. Alors que la crise économique de 1929 entre dans son dernier droit, toujours accompagnée de son cortège de misère, les efforts que déploie le nouvel élu dans la défense des chômeurs et des plus démunis force l’attention de La Voix de l’Est qui, aussi tôt qu’en février, titre : « L’échevin Duhamel fait bonne figure ». L’homme n’a pas fini de faire la manchette.

Hôtel de Ville de Granby

L’Hôtel de Ville de Granby. (Fonds Clinton D. Porter, SHHY)

Au cours de la Crise, en l’absence de programmes d’assurance-emploi et d’assistance sociale, et avec la charité privée bien impuissante à combler tous les besoins, ce sont les secours directs qui assurent aux personnes sans travail l’habillement, l’alimentation, le combustible et un abri, ou leur équivalent. Les coûts du système se partagent entre les trois niveaux de gouvernement, son financement quotidien étant assuré par des emprunts municipaux. Alors que la loi ne le prévoit pas, Granby se considère en droit d’exiger des chômeurs qu’ils travaillent pour son compte en retour des secours directs. Ainsi, chaque chômeur bénéficiaire devra travailler au moins 16 heures par semaine pour la Ville. Cette politique de travail compensatoire sera poursuivie sans relâche jusqu’à la guerre 1939-1945.

Si Jérémia Duhamel ne conteste pas le bien-fondé du travail compensatoire, il n’hésite pas, en juillet 1936, à remettre en cause la rétribution versée aux bénéficiaires des secours directs, la jugeant largement insuffisante.  Ainsi, s’indigne-t-il que Granby verse 3,42 $ par semaine par personne en aide de dernier recours, alors qu’à Saint-Jean, une ville de dimension comparable, chaque prestataire reçoit 7,39 $.  Plaidant pour un rehaussement des  contributions municipales, il ose lancer la question : « Pourquoi crier que l’on court à la ruine? », faisant une allusion à peine voilée à la politique d’austérité instaurée par le maire Leclerc depuis 1933, qui ne devait jamais lui pardonner cet affront public.

(Granby, Que., march 1932, Underwriters Survey Bureau, Montréal)

Comme président du Comité des indigents, Jérémia Duhamel fait tout en son pouvoir pour trouver du travail aux chômeurs. Avec cet objectif en vue, il réussit l’exploit, en 1937, de faire approuver le prolongement de la rue Notre-Dame jusqu’à la rue Robinson, un projet recommandé sans résultat par l’ingénieur de la Ville depuis 12 ans. Au printemps de 1938, il propose toute une série de travaux de secours directs qui, pour la plupart, sont approuvés: pavage de rues, réfection de trottoirs, réparation et installation d’égouts, ouverture de la rue Nicol de Saint-Hubert à Saint-Charles, entre autres réalisations. Il s’intéresse aussi au mouvement de colonisation de l’Abitibi, convaincu que le métier de cultivateur est, somme toute, moins ingrat que l’état de chômeur permanent. Quelques familles de Granby suivront son conseil et partiront refaire leur vie sur les terres encore inexploitées du Nord québécois.

Lorsque la Crise laisse place à la Deuxième Guerre mondiale, quelque mois après que Horace Boivin ait remplacé J.-H. Leclerc à la mairie de Granby, Jérémia Duhamel montre qu’il n’a pas l’intention de changer d’orientation politique. Car malgré la reprise de l’emploi, la misère est partout, affirme-t-il lors d’une intervention remarquée au conseil municipal : elle « existe dans plusieurs foyers de nos employés municipaux et même dans plusieurs foyers d’ouvriers qui travaillent dans les manufactures. Ce n’est pas une constatation faite à la légère, vous le savez aussi bien que moi », conclut-t-il, accusateur, en s’adressant aux élus.

Intéressé par la question du logement, Jérémia Duhamel propose en 1939 qu’on interdise toute construction résidentielle de moins de 2 000 $ afin, dit-il, d’éviter la multiplication des taudis; en 1942, il se fait précurseur en militant pour la construction de maisons à un étage (bungalows), jusque-là interdites dans la ville. Selon l’opinion qu’il exprime à ce moment, « cela permettrait à des gens moins fortunés, qui ne peuvent avoir une maison à deux étages, de se loger convenablement ». Malgré une étude sur cette proposition, ce n’est qu’en 1951 que le sujet des bungalows revenait à l’ordre du jour au conseil municipal.

Jérémia Duhamel connaît aussi l’amertume de la défaite, certaines de ses initiatives n’arrivant pas à rallier l’ensemble du Conseil ou la population. En 1938, la bataille qu’il mène pour faire adopter la rémunération des conseillers municipaux et du maire, une proposition battue à 306 voix contre 101 lors d’un référendum tenu en août, constitue sans doute le plus cuisant de ses revers. L’affaire fut d’autant plus humiliante pour Jérémia Duhamel qu’il avait promis de démissionner advenant le rejet de son option, mais sans s’exécuter après-coup, une volte-face que n’avait pas manqué de lui reprocher l’ex-maire J.-H. Leclerc en 1942, lors d’un acrimonieux débat à propos des finances de la Ville.

Marché public de Granby

Le marché public de Granby, dans l’aréna de la rue Court, novembre 1950. (Collection Bertha Duhamel, SHHY)

Quant au projet avorté d’établir un marché public à Granby, dont Jérémia Duhamel s’était fait le chantre dès 1936, convaincu des bienfaits économiques qu’il pourrait apporter à la classe ouvrière comme aux cultivateurs, l’homme allait revenir à la charge en 1949, soit quatre ans après avoir quitté l’Hôtel de ville, et gagner son pari. Prudente, la municipalité décidait à cette occasion d’installer le marché public dans l’aréna de la rue Court, afin d’en vérifier à l’avance la popularité. Dès le début, en 1950, l’aventure commerciale s’avère un succès. En 1952, sans doute attirées par le slogan « Ouvriers, économisez de 10 à 30 % sur l’achat de vos victuailles », 5 000 à 6 000 familles  s’approvisionnent au marché public deux fois par semaine, les mardis et les samedis, auprès de 200 cultivateurs de la région.

Le marché public,

Le marché public, rue Racine, 1954-1974. (Photo: La Voix de l'Est, SHHY)

En 1953, l’expérience de l’aréna s’avérant concluante, la Ville accordait un permis à Jérémia Duhamel l’autorisant à construire, sur la rue Racine, un édifice en blocs de ciment de 200 X 50 pieds pour y installer le marché public. À partir de novembre 1954, une centaine de cultivateurs pourront y écouler leurs produits. L’aventure commerciale prenait fin en 1974, trois ans après la mort de l’initiateur du projet.

 

Le marché public, rue Racine

L'intérieur du marché public, rue Racine. Au centre gauche, Jérémia Duhamel. (Photo: La Voix de l'Est, SHHY)

La mémoire collective a surtout retenu de Jérémia Duhamel son rôle comme fondateur du marché public et comme homme d’affaires avisé.   Ce texte voulait ajouter une autre dimension au personnage, en montrant qu’il avait d’abord été et est toujours resté l’échevin du peuple.

Mario Gendron

 

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Quelques pages de notre histoire industrielle

Cette exposition photographique a comme objectif de souligner à grands traits les principaux éléments de l’histoire industrielle de la MRC de la Haute-Yamaska.  Pour ce faire, les photographies ont été regroupées en cinq thèmes: Granby et la grande industrie, Waterloo et la diversité industrielle, la fabrication d’outils à Roxton Pond, industrie et travailleurs et la Haute-Yamaska et l’industrie laitière. Pour chacun de ces thèmes, des textes d’accompagnement ajoutent à la connaissance d’un des secteurs les plus fondamentaux de notre histoire régionale.

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Gabrielle Roy et Granby

Gabrielle Roy est sans contredit une des auteures les plus célèbres et les plus talentueuses du Canada français. En 1945, l’année de la publication de Bonheur d’occasion, le roman qui allait asseoir sa renommée, l’écrivaine est toujours à l’emploi du Bulletin des agriculteurs où, depuis 1940, elle peaufine son talent en réalisant des reportages sur différentes régions du Québec. C’est aussi en 1945 que le Bulletin fait paraître un texte de Gabrielle Roy sur Granby, un des derniers de cette série. Forte de l’expérience acquise pendant cette grande tournée d’observation de cinq années à travers la province, l’écrivaine offre dans ce reportage un portrait saisissant de la vie économique et sociale granbyenne. La description qu’elle fait de l’animation qui s’empare de la rue Principale les soirs de paye est digne d’une anthologie, comme l’est aussi le portrait contrasté qu’elle brosse de Granby, ville à la fois dynamique et progressive, mais encore près de ses racines rurales. Gabrielle Roy montre ici les éclats de son talent, tout en rendant à la Princesse des Cantons-de-l’Est un honneur exceptionnel. Malgré quelques erreurs factuelles, voilà un texte qui mérite d’être lu avec une attention particulière.

« Les produits de Granby, dit-on, connaissent toutes les routes du monde… (ils connaissaient déjà avant la guerre le chemin du Groenland, de l’Afrique du Sud, de l’Égypte, et ont appris depuis celui de l’Australie, de la Russie, jusqu’à Vladivostok) mais peu de routes conduisent commodément à Granby.

Le train électrique Montreal Southern Counties Railway

Le tramway électrique de la Montreal and Southern Counties Railway fera le trajet Granby-Montréal jusqu'en 1951. (Fonds Valère Audy, SHHY)

Cette petite ville des Cantons de l’Est qui se trouve être la plus industrialisée de la province, une des plus vivantes à coup sûr, est assez mal desservie par ses moyens de transport. A quarante-cinq milles seulement de Montréal, elle s’y trouve reliée, pour service de voyageurs, par le tortillard des Southern Counties Railway, muni d’à peu près aucune commodité pour le trajet, bien qu’il le fasse en tanguant et roulant et à grands renforts de son sifflet aigu comme un gros train pressé.

Granby qui se glorifie encore d’être la ville la plus riche de la province —  et, chose curieuse, elle l’est — ne possède aucun service d’autobus urbain et, tout ce temps, elle s’éparpille pourtant en longueur et à tel point qu’une industrie nouvellement établie aux confins de la ville a dû, pour s’assurer des employés, organiser elle-même le transport en commun de ses ouvriers.

Mais une fois qu’on est à Granby, on ne peut faire autrement que de s’en réjouir. C’est la ville la plus amusante, la plus vitale que l’on puisse trouver. Drummondville avec ses importantes filatures, ses énormes carrés d’usine, laisse parfois douter qu’elle soit un centre ouvrier tant la classe aisée qui lui donne le ton apporte de soin à paraître réservée, élégante, et tant les petites fileuses elles-mêmes mettent de bonne volonté à suivre cet exemple. Granby, au contraire, semble adopter une allure volontairement relâchée et gamine. Cette petite ville d’environ 16 000 habitants éclate de malice, de farces et de bagout ouvriers. Rien de plus animé, de plus grouillant que sa rue Principale les soirs de paye, quand y déambulent les filles des fabriques, les garçons des manufactures aux souliers bien cirés, aux cheveux aplatis, mais la chemise sur le pantalon, gouailleurs, marchant en rangs pressés jusqu’aux cinémas où ils échangent des répliques d’un bout à l’autre de la salle et continuent si bellement leur tapage qu’il est bien impossible de se laisser absorber par les figures de l’écran.

Rue Principale-Granby

La rue Principale quelques années après le passage de Gabrielle Roy à Granby. Au centre de la photo, le théâtre Cartier. (Fonds Valère Audy, SHHY))

La rue Principale de Granby, c’est déjà, le samedi soir, une image assez ressemblante de quelque quartier houleux de Montréal; c’est véritablement une espèce de foire où les cafés aux noms exotiques, l’Hawaï, le Tropicana, baillent des airs discordants aux jeunes dandys qui passent par là, les reins cambrés, le bras arrondi au coude de leur compagne et pommadés à souhait. Cependant, Granby n’a pas entièrement perdu sa couleur de campagne. Le dimanche, la ville est aux buggies ramenant de la messe des familles juchées sur le siège, les femmes retenant leur chapeau que le galop frisquet de la jument menace de faire envoler et, dans l’après-midi, aux gamins qui la parcourent à cheval, et encore à la visite des cousins, de toute la parenté de la campagne venue par delà la petite Yamaska.

Dépliant promotionnel de la Ville de Granby, publié en 1945 ou 1946. (Fonds Henri Martin, SHHY)

Et puis, le lundi matin, très sagement, de bon coeur, souvent à pied, Granby reprend la route vers ses manufactures de caoutchouc, de vêtements, de brosses, de gomme à mâcher, situées aux quatre points cardinaux, au nombre d’une quarantaine et dont elle n’est point encore satisfaite puisqu’elle est en pourparlers pour en attirer au moins cinq ou six autres dans un avenir rapproché. En effet, la grande passion de Granby c’est d’avoir une nouvelle industrie à tout moment, comme d’autres villes se paient un trottoir neuf ou un aqueduc. Depuis quelque temps, les entreprises particulières s’implantent à Granby au rythme d’une ou deux par année, mais ce n’est pas encore assez pour l’ambitieuse petite ville. Elle en veut encore, elle en veut toujours plus. On la dirait engagée dans une course au championnat et occupée à battre son propre record.

La salle d'exposition industrielle de l'hôtel de ville de Granby. (Le Bulletin municipal Granby, ca 1950)

Certaines villes ont des musées de souvenirs, d’art; Granby possède, aménagée dans son joli hôtel de ville, une manière de musée qui célèbre la qualité et la quantité des articles qu’elle produit. On peut y voir, comme à l’étalage d’un beau bazar, des édredons de fine laine, des peignes, des articles de toilette en bakélite, des brosses, des bas de soie, cent échantillons de produits élastiques.

A quelques-uns de ces produits, la petite ville a donné son nom qui court maintenant le monde, associé au tissu élastique, à la gomme à mâcher. Pour plus d’effet, elle l’a modifié parfois en « Grand-B ». Sous cette marque de commerce engageante, elle fabrique d’ailleurs de la gomme à mâcher à l’usage du monde entier : La World Wide Gum. La réclame ajoute : « La gomme qui rend Granby fameuse. » Encore que ce soit plutôt dans les corsets que Granby ait fait son nom.

La Granby Elastic Webb, avant la guerre vendait déjà du tissu élastique dans soixante-huit pays du monde, y compris des endroits comme la Jamaïque, le Cuba, l’Amérique Centrale, l’Honduras, l’Égypte. La dernière exportation des temps de paix, destinée au Danemark, fut coulée en 1939.

Depuis le début de la guerre, cette compagnie livre tous les six mois d’importantes commandes de matériel de baudriers en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Angleterre. Elle dirigeait, il y a deux ans, vers Vladivostok, par voie de Philadelphie, du matériel pour courroies de parachutes destiné à la marine russe. Par la Granby Elastic Webb, le nom de cette petite ville canadienne a pénétré en Russie, un peu partout sur le continent, aux Indes Occidentales, et en des terres brumeuses comme Terre-Neuve, le Groenland. Et le mérite en revient à une entreprise qui, encore une fois, sous des apparences américaines, est entièrement canadienne-française. Granby, comme Warwick, en définitive, doit son élan initial dans les affaires à une famille canadienne-française, la famille Boivin. Monsieur Ernest Boivin fonda la fabrique de tissu élastique que son fils, Monsieur Horace Boivin dirige maintenant, suivant aussi dans le domaine public l’exemple de son père qui fut maire de Granby pendant dix-huit ans. En fait, Granby pendant près d’une quarantaine d’années a eu un Boivin comme maire.

Vue aérienne de la ville, en 1946. Au centre, face à la gare, la Granby Elastic Web. (Fonds Horace Boivin, SHHY, Photographic Surveys (Quebec) Limited)

Les petites gens de la ville continuent cette tradition, en marquent grand contentement et ne se gênent pas pour déclarer : « Granby, ce sont les Boivin qui l’on faite. » D’esprit pratique, de mémoire fidèle, la petite ville témoigne une véritable admiration à cette famille qui résume ses ambitions, son ingéniosité dans les affaires. Dans le succès du père et du fils, elle aime se regarder, comme dans sa propre réflexion.

Le parc Victoria, Granby

Le parc Victoria, rue Dufferin, en 1945. (Collection SHHY)

A sa fière joie de posséder de si belles industries, s’ajoute un esprit civique très développé. Granby marche, faute d’autobus, mais du moins la ville a de jolies rues, bien ombragées pour la promenade et de beaux parcs magnifiquement entretenus. Une propreté méticuleuse achève de lui donner un air agréable. Quoique bâtie dans la plaine, elle a des aperçus charmants sur les monts d’Abbotsford, sur le pays des vergers, cependant qu’aux bords de sa Yamaska, petite rivière lente, elle revête un aspect presque pastoral. Elle s’intitule elle même : cité progressive. C’est là le titre auquel elle tient le plus et, pour justifier sa réputation, d’autres manières que dans le commerce, se donne ni plus ni moins que trois journaux hebdomadaires. Mais c’est aussi une petite ville heureuse, et à plus d’un titre…

Nous avons un très curieux standard par quoi mesurer dans notre province la fortune des villes. C’est à la dette qu’elles portent qu’on les estime riche ou de précaire situation financière. Selon ce genre d’évaluation, Granby, la ville du tissu de corset et de la gomme à mâcher, se révèle la plus opulente de la province. Elle a le moins de dettes. En fait, une dette si petite, si minime, qu’elle semble l’image même de la richesse. Une dette même ridicule comparée aux obligations qui pèsent sur les grands centres où pourtant on se croit bien le droit de vivre. D’après les derniers relevés statistiques, Granby avec une population qui était alors de 14 000 âmes n’était endettée que de $5 995 500 soit une bagatelle de $42,59 sur les épaules de chaque citoyen. Joliette qui vient tout de suite après dans l’ordre de la richesse porte une dette de $121,80 par personne et Saint-Hyacinthe, en troisième lieu, $134,81. Les grandes villes sont loin en arrière de Granby. Il n’y a plus de comparaison possible. Heureusement, la petite ville peut bien marcher, et allègrement encore, puisque c’est sous le fardeau le plus mince, le plus léger qu’on puisse porter dans notre temps. »

Gabrielle Roy, « Le Carrousel industriel des Cantons de l’Est », Le Bulletin des agriculteurs, mars 1945, p. 10-11.

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Macadam et rouleau compresseur

En 1913, Granby décide de profiter de la politique dite des « bons chemins » du gouvernement provincial et de macadamiser les principales rues du village (Principale, Drummond, Cowie, Dufferin, Saint-Charles, Denison, Mountain), c’est-à-dire de les recouvrir de pierre concassée, tassée et liée avec du goudron de manière à former une sorte de béton imperméable aux eaux de pluie. Mais pour réaliser ces travaux d’envergure, la municipalité doit obligatoirement se procurer un rouleau compresseur à vapeur. Acheté pour 3 000 $ de la compagnie Waterous Engine Works, de Brantford, en Ontario, l’engin arrive à Granby par chemin de fer au milieu du mois de mai 1913, devenant ainsi la première pièce d’équipement lourd du village.

C’est sans contredit l’apparition des véhicules moteurs sur la scène du transport qui motive la municipalité à se doter d’un meilleur pavage dans ses principales artères. En juillet 1913, on recense 41 automobiles et deux motocyclettes dans Granby; en août, J. H. Bessette, un commerçant de fruits, devient propriétaire du premier camion. Cinq ans plus tard, la cité compte plus de 150 automobiles et camions, en surcroît du trafic généré par la route Montréal-Sherbrooke qui emprunte la rue Principale.

La rue Principale de Granby, vers 1920

© La rue Principale de Granby, à la suite de son pavage, vers 1920. (Fonds Rolland Gagné, SHHY)

Les événements qui entourent l’arrivée du rouleau compresseur à Granby sont de ceux qui frappent l’imagination et qui, pour longtemps, alimentent les conversations. En effet, aussitôt débarqué du wagon de chemin de fer, l’engin pose un problème en raison de son poids de 15 tonnes, qu’on considère comme trop important pour la capacité portante du pont de fer de la rue Principale, pourtant estimée à 40 tonnes. Quoi qu’il en soit, la structure n’inspire pas assez confiance pour que l’un des deux représentants de la compagnie ontarienne ou un employé de la municipalité accepte de prendre les commandes du lourd véhicule pour lui faire traverser la Yamaska, en route vers sa destination, l’hôtel de ville. Après de longues discussions, rapporte le journaliste du Granby Leader-Mail, la décision tombe : le rouleau traversera le pont par ses propres moyens, sans conducteur. La manœuvre est plus délicate qu’il n’y paraît, car non seulement l’engin doit-il franchir le pont sans encombres, mais une fois cette étape complétée, on doit éviter qu’il ne fracasse la devanture de la banque  ou qu’il ne tombe dans la manufacture de chaises Giddings, deux édifices situés près du pont, de part et d’autre de la rue Principale. Mais le trajet se déroule sans incidents, si ce n’est un accroc à l’amour-propre des hommes impliqués dans cette affaire.

Pont de la rue Principale (Patrick Hackett) Granby

© Le pont de métal de la rue Principale, au début des années 1920. Au centre, un des édifices menacés. (Fonds Diane Robichaud, SHHY)

Le samedi matin suivant, le responsable de la voirie, Hormidas Lasnier, met le rouleau compresseur à vapeur sous pression, se place aux commandes et s’engage dans la rue Principale pour une parade officielle. Le spectacle impressionne. Même les chevaux qui, lentement, tirent les tombereaux de charbon sans jamais se laisser distraire, accélèrent le pas au passage de l’engin.  Parvenu près du pont, on propose de vérifier le fonctionnement de l’appareil sur une section de la rue Mill, nouvellement gravelée. Cette rue, aujourd’hui disparue, faisait jonction avec la rue Principale à la hauteur de l’usine de la Giddings et permettait  d’accéder au vieux moulin à grain — d’où son nom — et aux installations de la Granby Carriage Factory.  Mais le rouleau compresseur à peine engagé à reculons dans la rue Mill, l’inimaginable se produit : sous les regards horrifiés des spectateurs venus assister aux travaux, le mastodonte s’enfonce soudainement, se couche sur le flanc et s’immobilise huit pieds plus bas.

rouleau compresseur à vapeur. Acheté pour 3 000 $ de la compagnie Waterous Engine Works, de Brantford, en Ontario, l’engin arrive à Granby par chemin de fer au milieu du mois de mai 1913

© Le mastodonte à vapeur, pendant et après les événements. (Collection Société d'histoire de la Haute-Yamaska)

La première onde de choc passée, on s’inquiète d’abord de l’état d’Hormidas Lasnier qui, au soulagement de tous, sort indemne de la fosse; on s’interroge ensuite sur les causes de l’accident. Le coupable, vite trouvé, prend la forme d’une cave à charbon creusée sous la rue Mill, dont le propriétaire avait cru suffisant de l’isoler avec quelques madriers recouverts d’une mince couche de terre. Mais la construction, en mesure de supporter le poids des véhicules tirés par des chevaux et des automobiles, s’était révélée impuissante à soutenir les 15 tonnes du rouleau compresseur.

rouleau compresseur à vapeur. Acheté pour 3 000 $ de la compagnie Waterous Engine Works, de Brantford, en Ontario, l’engin arrive à Granby par chemin de fer au milieu du mois de mai 1913

© (Collection Société d'histoire de la Haute-Yamaska)

Un groupe d’hommes se forme, pelles, pics, crics et vérins sont rassemblés et le sauvetage commence. Devant une foule qui ne cesse de grossir, le travail se poursuit jusqu’au samedi soir, pour reprendre le dimanche. La première opération consiste à redresser le rouleau compresseur, la deuxième, beaucoup plus difficile, à le hisser au niveau de la rue, ce qu’on réussit à accomplir grâce à l’utilisation judicieuse de crics et d’étais. Après deux jours de dur labeur, l’engin est en mesure de se diriger vers le garage municipal par ses propres moyens, n’ayant subi que des dommages superficiels, évalués à une trentaine de dollars. Par la suite, le rouleau compresseur réapparaît sur quelques clichés des années 1920 et 1930, mais dans les fonctions coutumières qui sont les siennes.

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Dollard des Ormeaux et l’indépendance du Québec

Monument de la Société Saint-Jean-Baptiste de Granby

© Les années 1930 sont propices à l’affirmation du Canada français. Ainsi, afin de célébrer le cinquantième anniversaire de sa fondation, en 1934, la Société Saint-Jean Baptiste de Granby installe ce monument au parc Miner, au cœur de ce qu’on nommait autrefois le « village français ». L’œuvre aux lignes sobres est surmontée d’un castor et d’une feuille d’érable et on peut y lire, gravé : « À la gloire de Dieu et de ceux qui ont soutenu depuis un demi siècle dans notre région notre foi, notre langue et nos droits », une devise inspirée du nationalisme de la survivance de Lionel Groulx, dont la fin pourrait tout aussi bien être « notre foi catholique, notre langue française et nos droits inaliénables ». (Photo: Chantal Lefebvre, SHHY)

On croit généralement que le séparatisme, qui prône la  création d’un État québécois indépendant du reste du Canada, est un courant politique qui date de la Révolution tranquille, né des écrits et des actions d’hommes comme Marcel Chaput, auteur de Pourquoi je suis séparatiste,  paru en 1961, et René Lévesque, le père du concept de souveraineté-association. Or déjà au cours des années 1930, l’idée d’un Québec qui pourrait affirmer son indépendance politique et nationale avait été évoquée avec suffisamment d’insistance pour soulever quelques inquiétudes chez les tenants d’un Canada uni, entre autres chez le député fédéral de Shefford, J.-H. Leclerc. Les chantres de la séparation du Québec avaient même déjà trouvé un nom pour le nouveau pays, la Laurentie. Mais contrairement au mouvement souverainiste actuel, laïque et généralement considéré comme de centre-gauche, les séparatistes des années 1930 professaient un nationalisme des plus conservateurs, totalement inféodé à l’Église catholique et sans intentions politiques réelles.   

Granby, rue Principale, vers 1935. Carte postale, PECO, Ottawa.

La rue Principale de Granby, au milieu des années 1930. (Coll. Société d'histoire de la Haute-Yamaska. Carte postale, PECO, Ottawa)

À Granby, la question de la séparation du Québec surgit en mai 1936 à l’occasion de la fête de Dollard des Ormeaux, « le héros national de la jeunesse canadienne-française ». Avec un grand débat oratoire, des discours patriotiques dans la cour du collège Sacré-Cœur, une parade au centre-ville et une veillée d’armes qui commémore la fameuse nuit « de préparation et de prière » de des Ormeaux et de ses seize compagnons, à Ville-Marie (Montréal), en 1660, c’est le moment fort de l’année pour la jeunesse nationaliste. Pour Rosaire Préfontaine, président de l’Avant-garde du collège, le destin exemplaire de Dollard doit servir d’exemple à tous, car si « nous n’avons plus d’Iroquois à combattre […] nous avons des ennemis tout aussi dangereux qui nous entourent. Jetés comme nous le sommes au milieu de races qui haïssent profondément notre caractère national, nous devons veiller à ce que nous ne perdions pas nos titres de catholiques et de français »,  affirme le jeune leader.   

Le grand débat oratoire, qui se tient le 24 mai 1936 dans la salle paroissiale de Notre-Dame, porte sur la question : « Doit-on séparer la province de Québec de la Confédération et former un État français, que l’on désigne déjà sous le nom de “La Laurentie”? ». Au-delà des effets de cape et des envolées lyriques propres au genre, cette joute oratoire met en lumière les principaux arguments qui supportent le séparatisme du milieu des années 1930, considéré comme un des problèmes les plus aigus de l’époque.    

Cercle St-Romuald de Granby

Le Cercle St-Romuald de l’ACJC voit le jour en 1921. Ses jeunes membres réfléchissent et discutent sur des sujets religieux, sociaux et nationaux et se confrontent lors de grands débats contradictoires. Laurio Racine, Lionel Brunette, Roch Goyette et Sarto Fournier sont au cœur du débat du 24 mai 1936. (Album souvenir de la paroisse Notre-Dame de Granby, 1936)

Dans le camp de ceux qui pensent que le Québec devrait quitter le pacte confédératif canadien, on trouve Laurio Racine et Lionel Brunette; leurs opposants sont Roch Goyette et Sarto Fournier. Pour l’occasion, les premières rangées d’une salle remplie à craquer sont occupées, entre autres personnages, par J.-H. Leclerc, maire de Granby et député fédéral, par son homologue provincial, Hector Choquette, par le président de la commission scolaire, Albéa Messier, par les deux curés de la ville et par les frères supérieurs du collège Sacré-Cœur et du Mont-Sacré-Cœur. Les journalistes Édouard Hains et C.E. Parrot, respectivement de La Revue de Granby et de La Voix de l’Est, assistés du frère René, auront la tâche de désigner les vainqueurs du débat. 

 « M. Laurio Racine entama la défense de sa cause avec une fougue qui empoigna tout l’auditoire », rapporte la Voix de l’Est. Selon l’orateur, si les secteurs de la haute finance et de la grande industrie peuvent être tenus responsables de l’état de misère qui afflige le peuple en ces années de crise économique, la responsabilité en revient aussi « à la faillite de nos gouvernements à tirer Québec de son état d’esclavage et d’infériorité dans la Confédération ». Parmi les griefs qui justifient le Québec de « briser ses chaînes et de se libérer en un État autonome », continue Laurio Racine, on trouve l’injustice flagrante faite à la langue française au Québec et dans le reste du Canada, où la spoliation des droits scolaires menacent la survie même des Canadiens français. Le débatteur termine en affirmant que « trop longtemps la manne est tombée chez nous pour l’avantage des Anglais et des étrangers », mais que « l’heure de la délivrance a sonné », des propos lourds de sens dans une ville qui compte une riche minorité anglophone. 

Plus systématique dans son approche, le second tenant du oui, Lionel Brunette, développe sa thèse aux points de vue religieux, social et économique. Sur la liste des maux qui minent le pays, il inscrit l’éloignement de la doctrine sociale de l’Église, le matérialisme qui ronge les masses et, surtout, le communisme qui fait de plus en plus d’adeptes chez les classes laborieuses, « livrées à la cupidité et à l’exploitation de riches industriels ». Selon l’orateur, « C’est le séparatisme qui nous conduira à la libération » et, lorsque le Québec sera devenu indépendant, la mise en œuvre des réformes préconisées par le pape permettra de « sortir notre peuple de son état d’avilissement où le pacte confédératif l’a plongé ». Sous cette gouverne, les syndicats catholiques connaîtront un nouvel essor, alors que l’industrie, le commerce et la finance limiteront leur expansion, conformément aux principes de la justice sociale. Le règne de la dictature étrangère prendra fin au Québec « et les chefs surgiront imbus de sains principes qui conduiront notre État vers sa haute destinée », conclut l’orateur, enthousiaste. 

Dans le climat d’effervescence patriotique qui emporte l’auditoire, les tenants de l’option fédérative, armés de la seule logique de leurs arguments et sans doute incapables de s’enflammer pour la défense d’une cause qu’ils savent perdue d’avance, n’ont d’autre choix que d’accepter leur défaite avec grâce. Or si la sélection des vainqueurs s’est officiellement effectuée d’après la forme, le fond et la tenue littéraire du discours de chacune des équipes, personne n’ignore le rôle que les conditions politiques et nationales du moment ont joué dans cette décision. L’année suivante, dans les mêmes circonstances et pour les mêmes raisons, ce sera l’équipe qui se portera à la défense des Patriotes de 1837-1838 qui remportera la palme. 

Joseph Hermas Leclerc,

© Joseph-Hermas Leclerc, maire de Granby de 1933 à 1938 et député libéral à Ottawa de 1935 à 1945. (Fonds Mont-Sacré-Coeur, SHHY)

Invité d’honneur, le député libéral fédéral J.-H. Leclerc sort visiblement ébranlé par l’enthousiasme que manifeste l’assistance pour l’option de la séparation du Québec. Aussi, dès l’évènement terminé, s’empresse-t-il de rencontrer La Voix de l’Est afin de calmer le jeu. Mais après s’être ouvertement opposé à la séparation du Québec de la Confédération, le député temporise en affirmant que la province « n’est pas encore mûre pour entreprendre un pareil mouvement de rupture », indiquant par là qu’en d’autres circonstances son opinion pourrait différer. Pour l’heure, la principale préoccupation de J.-H. Leclerc concerne les minorités francophones du reste du Canada, que l’agitation autour de la question de la séparation du Québec inquiète et fragilise. 

Mais la fièvre séparatiste n’aura finalement été qu’un feu de paille, consumée par les nécessités autrement plus pressantes de la guerre qui se prépare. Il faudra attendre vingt ans avant que le sujet resurgisse dans le paysage politique québécois. 

Mario Gendron

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Fonds Cercle Saint-Romuald de Granby
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Granby, ville de baseball

Le Stadium de Granby

© Au début des années 1950, le baseball est sans contredit le sport le plus populaire à Granby. (Coll. SHHY, photo: Studio du Roy)

En janvier 1951, le chroniqueur sportif Paul Stuart écrivait dans La Revue de Granby : « Ce n’est un secret pour personne que Granby est reconnue comme une vraie “baseball town” ». Une ville de baseball, c’est une ville où, par une belle journée d’été, 3 500 hommes, femmes et enfants remplissent les gradins du Stadium de la rue Laval pour assister à un match entre les Red Sox de Granby et les Cubs de Drummondville, et ce, avec la même joie et le même enthousiasme que s’il s’agissait de grandes équipes américaines. C’est une ville où près des deux tiers des dépenses qui se font en loisirs et en culture sont accaparés par le sport de balle. C’est une ville où des athlètes, des entraîneurs et des organisateurs sportifs de renom ont la possibilité d’exprimer leur talent : Omer Cabana, Fred Thurier, Joseph Bousquet, Jules Crevier, Raymond Chaput, parmi beaucoup d’autres.  C’est une ville où des noms d’équipes comme Grand-B, Red Sox et Phillies nous ramènent aux belles années de la Ligue provinciale semi-professionnelle de baseball.

Le club de baseball Granby

© Le club de baseball Granby, en 1921. (Fonds Bernard Brodeur, SHHY)

Selon toute vraisemblance, c’est dans la première moitié des années 1880 qu’a eu lieu le premier match officiel de baseball à Granby. D’abord chasse gardée des anglophones, ce sport transcende bientôt les divisions ethniques avec la formation du premier club canadien-français, en 1907. Entre 1915 et 1925, le baseball continue sur sa lancée grâce aux succès que connaissent deux équipes, le Granby d’Omer Cabana, formé presque exclusivement de joueurs professionnels américains, et les Indépendants, dont tous les joueurs réguliers sont des Canadiens français recrutés dans la Ligue des manufactures, donc des amateurs. Si le baseball connaît un recul au cours de la décennie suivante, plusieurs l’expliquent par le manque d’infrastructures sportives de Granby.

L'équipe de baseball Gran-B de 1935.

© L’équipe de Granby de la ligue Provinciale de baseball. De gauche à droite, M. Laliberté, Ray Cutter, Réjean Bougie, Babe Miron, Hervé Danis, Jos Bousquet, Curley Bessette, George Giard, Lefty Auger, Lew Elder, Peanut St-Onge, Lefty Deegan, Barber Beauregard, Ab Cookson et Doug Alcors. (Fonds Jean Wilcott, SHHY)

Le baseball connaît un énorme regain de popularité au cours de la Crise, grâce surtout à l’influence grandissante de la culture américaine et à la popularité des Royaux de Montréal. À Granby, cet engouement se matérialise par la construction, à l’été 1935, d’un stade de baseball de 3 500 places dans la rue Laval et par la formation de l’équipe Grand-B, aussitôt inscrite dans la nouvelle Ligue provinciale semi-professionnelle de baseball, deux initiatives qui reviennent à Omer Cabana.

Article de La Voix de l'Est du 8 août 1935.

Inauguration du Stadium. (La Voix de l'Est, 8 août 1935)

L’édition 1935 du Grand-B compte 13 joueurs, dont 6 Américains et trois Granbyens, Fred Thurier, Jos Bousquet et Georges Giard. On dit de la Ligue qu’elle est semi-professionnelle parce que les joueurs qui y évoluent reçoivent un salaire qui, dans les meilleurs cas, peut atteindre 200 $ ou 300 $ par mois, ce qui est bien supérieur à la rétribution moyenne d’un travailleur d’usine.

Caricature de Henri Boivin baseball, Granby

Lorsque Granby blanchit Sherbrooke. Caricature d'Henri Boivin, La Voix de l'Est, 15 août 1935.

Qu’ils évoluent contre les Athlétiques de Québec, les Tigers de Drummondville ou les Saints de Saint-Hyacinthe, les Red Sox de Granby(c’est le nouveau nom que donne Omer Cabana à son équipe en 1937) rallient les foules, comme en fait foi le bilan de cette saison avec près de 37 000 entrées au Stadium. Bientôt, l’ouverture d’une école de baseball et la formation des Red Sox jr installent le sport dans ses structures permanentes. Seules la guerre et la dissolution de Ligue provinciale, en 1940, viendront briser cet élan.

Club de baseball Grand-B,  Granby, programme 1948

(Collection Société d'histoire de la Haute-Yamaska)

C’est avec enthousiasme que les amateurs de Granby et de la région assistent, en 1947, au retour d’une équipe locale dans la Ligue provinciale semi-professionnelle de baseball. Portant d’abord le nom évocateur de Grand-B, le club est rebaptisé Red Sox en 1949 à l’occasion de son rachat par un syndicat sportif constitué d’une centaine d’hommes d’affaires. Lors de sa première saison, le Grand-B joue 93 matchs contre les équipes de Saint-Jean, Saint-Hyacinthe, Farnham, Sherbrooke, Drummondville et Acton Vale, dont environ la moitié au Stadium, devant 60 000 spectateurs.  En 1950, la demande des amateurs est devenue si forte qu’on se voit dans l’obligation d’augmenter le nombre de sièges du Stadium de 3 500 à 4 200.  À ce moment, la Ligue de baseball provinciale du Québec est la plus importante du Canada.

© Le Stadium de Granby

© Le Stadium de Granby, en 1946.(Collection SHHY, photo: La Voix de l'Est)

Les Red Sox de Granby. (Collection SHHY)

© Les Red Sox de Granby. (Collection SHHY)

En 1952, tournant majeur : tous les clubs de la Ligue provinciale doivent s’affilier à des équipes américaines des ligues majeures ou disparaître. Pour sceller son association avec les célèbres Phillies de Philadelphie, l’équipe de Granby devra désormais porter leur nom et leurs couleurs.Mais le public n’approuve pas l’initiative, comme l’indiquent les assistances au Stadium qui diminuent de 80 000 à 31 000 entre 1951 et 1952. La troupe de Granby joue ses derniers matchs l’année suivante, terminant la saison en deuxième position au classement des équipes de la Ligue provinciale semi-professionnelle de baseball, dont les activités, par ailleurs, prennent fin dans l’indifférence en 1955.

 Les Phillies de Granby, 1952

© Les Phillies de Granby, 1952. (Fonds Patrick Gaudreau, SHHY)

En 1958, Alphonse Saint-Onge, véritable légende sportive granbyenne, soutient que le déclin rapide du sport semi-professionnel à Granby peut être relié à trois grandes causes : la télévision, parce qu’elle fait entrer les plus grandes vedettes du sport professionnel dans tous les foyers, l’automobile, qui éloigne les spectateurs et, enfin, les coûts exorbitants du maintien d’une équipe de haut calibre.

les Cardinaux remportent le championnat de la Ligue provinciale de baseball

© En 1966, les Cardinaux remportent le championnat de la Ligue provinciale. (Fonds Patrick Gaudreau, SHHY)

Malgré la renaissance de la Ligue provinciale en 1958 et les deux championnats remportés par les Cardinaux de Granby en 1966 et 1968, l’époque où Granby était considérée comme une « baseball town » était donc définitivement terminée, comme était révolu le temps où des équipes semi-professionnelles locales arrivaient à attirer les foules et à donner naissance à des héros à la mesure des petites villes dont elles étaient l’emblème.


Mario Gendron

Amateurs de baseball, je vous invite à visiter ce site : SABR – Québec

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