L’Ordre des chevaliers de Carillon

Né avec la Crise et disparu avec la Deuxième Guerre mondiale, l’Ordre des chevaliers de Carillon a pratiquement été ignoré par les historiens, et ce, malgré qu’il ait connu un succès certain auprès de l’élite canadienne-française de quelques villes des Cantons-de-l’Est, entre autres Granby, Sherbrooke, Magog et Farnham. Parmi ces dernières, Granby s’est imposée comme le point d’ancrage et le centre organisationnel de ce mouvement nationaliste aux forts accents religieux. Le rôle essentiel de Granby dans l’implantation de l’Ordre à l’extérieur de Montréal revient sans conteste au dynamisme de sa petite bourgeoisie canadienne-française, aguerrie par la lutte incessante qu’elle mène contre l’influence dominante qu’exerce la minorité anglophone dans la ville.

Chevaliers de Carillon de Granby

Les patrons religieux et laïcs des chevaliers de Carillon sont saint Jean-Baptiste, les Martyrs canadiens et Montcalm, « le vainqueur de la bataille de Carillon »; leur drapeau est le Carillon Sacré-Cœur, emblème de la nation canadienne-française, leur devise, « Nos autels et nos foyers ». (Les Chevaliers de Carillon de Granby. Album souvenir de la paroisse Notre-Dame de Granby, Granby, 1936)

L’Ordre des chevaliers de Carillon est fondé en 1930 à Montréal par Mgr Lepailleur, dans le contexte du renouveau du nationalisme canadien-français conservateur et catholique qui accompagne la crise économique de 1929. L’Archevêque de Montréal, Paul Bruchési, en confie aussitôt le développement et la direction spirituelle aux Pères Oblats (OMI). L’objectif de l’association est de mobiliser la petite bourgeoisie catholique militante des villes les plus importantes des Cantons-de-l’Est autour de la défense des intérêts nationaux et religieux des Canadiens français, en conformité avec les principes de l’Action catholique émis dans l’encyclique Quadragesimo anno, parue en 1930. De façon pratique, l’Ordre est à l’écoute des directives du pape et des évêques et veut redonner aux Canadiens français et à leur langue la place qui leur revient dans le Canada. Les élites canadiennes-françaises étant demeurées longtemps sans agir, constate-t-on, « la plus large part de notre patrimoine national est passé aux mains des capitalistes étrangers » et la langue française a presque été totalement bannie du commerce, de l’industrie et de la finance.

Le conseil No 2 de l’Ordre est fondé à Granby le 8 mars 1931 et rattaché à la paroisse Notre-Dame. L’association recrute exclusivement parmi les hommes en vue de la communauté granbyenne, c’est-à-dire parmi ceux qui savent que « le monde vit et agit par le petit nombre ». Issu d’une élite profondément chrétienne et « intégralement canadienne-française », le chevalier est un homme de grande vertu qui s’interdit les jeux à l’argent, les bals, les soirées dansantes et la consommation d’alcool en public, qui constituent autant d’entraves à son action catholique et nationale. Pour devenir membre de l’Ordre à part entière, le chevalier doit aussi subir une initiation dont la nature est gardée secrète, comme c’est souvent le cas dans ce type d’association.

Jusqu’en 1935, l’Ordre des chevaliers de Carillon ne regroupe que les conseils de Montréal et de Granby, mais plusieurs autres s’ajoutent avant la fin de l’année suivante, à Farnham, Sherbrooke, Saint-Jean, Magog et Drummondville. C’est au conseil de Granby, aidé par l’aumônier général, le père Castonguay (OMI), que revient l’initiative de chacune de ces fondations. En janvier 1936, la mise sur pied du conseil No 4, dans la paroisse Sainte-Famille, montre toute l’importance que l’Ordre a acquis au sein de l’élite canadienne-française de Granby. « Ce mouvement de renouveau catholique semble prendre des proportions dignes de son but », peut-on lire dans la Voix de l’Est.

Aucune indication ne permet d’estimer le nombre total des membres des deux conseils de Granby. Leurs leaders, cependant, sont des figures bien connues du grand public. Les postes de direction qu’ils se partagent au sein de l’Ordre sont ceux de grand chevalier et d’assistant grand chevalier, de conseiller légal, de censeur, de garde intérieur et de garde extérieur. Chaque conseil comprend aussi un médecin et un aumônier responsables. Parmi ces dirigeants, on remarque la présence du notaire Lindor Tétreault, grand chevalier du conseil No 2, des épiciers Wilfrid Juaire et Ernest Morin, du commerçant de meubles Césaire Léroux, du bijoutier Louis-Philippe Petit, du comptable Aimé Dorion, des industriels Laurio Racine et Joseph-Hermas Leclerc, également député fédéral, du gérant de banque Armand Thibodeau et des médecins Émile Quenneville et Jean-Marie Dubé.

© Le char allégorique des Chevaliers de Carillon commémorant l’arrivée de Jacques Cartier, tel que présenté lors du défilé de la Saint-Jean-Baptiste de 1934. (Fonds Pauline Lasnier, SHHY)

Le champ d’action des chevaliers de Carillon des paroisses Notre-Dame et Sainte-Famille s’étend aux domaines religieux, civique, national et scolaire; il est aussi vaste que le programme de l’Action catholique. Dans le domaine religieux, l’Ordre organise des retraites fermées, mène la guerre aux affiches immorales et à l’athéisme communiste, accorde son aide aux organisations religieuses les plus diverses et fait des dons en argent aux églises Notre-Dame et Sainte-Famille. L’Ordre donne aussi des conférences sur le salaire familial, le civisme, le séparatisme et les syndicats nationaux et participe activement aux fêtes nationales de Dollard et de la Saint-Jean-Baptiste.

Les chevaliers de Carillon se font aussi un devoir de combattre les lois et les règlements qui attaquent la langue et les droits des Canadiens français. Parmi d’autres mesures, ils réclament le bilinguisme dans les ministères des postes et des finances et la présence du français dans tous les services publics qui relèvent du gouvernement fédéral. Les Carillons de Granby sont particulièrement sensibles à la langue d’affichage, ce qui se comprend aisément dans une ville où sur 106 enseignes commerciales recensées en 1937, 76 sont uniquement en anglais, 20 sont bilingues et 13 seulement sont en français. Dans la seconde moitié des années 1930, ils se font aussi les ardents promoteurs de la campagne d’ « achat chez nous », qui se veut une réponse à la dépossession commerciale des Canadiens français subie « aux mains des étrangers ».

Le drapeau Carillon Sacré-Cœur fut adopté par la Société Saint-Jean-Baptiste en 1903 comme drapeau officiel des Canadiens français, avant d’être remplacé par le drapeau actuel, en 1948.

L’Ordre accorde une attention particulière à l’éducation. Ainsi, on organise des concours de littérature et d’histoire du Canada dans les différentes écoles de Granby et on offre des livres d’histoire comme prix. En octobre 1936, afin d’attiser la ferveur nationaliste des élèves, les chevaliers de Sainte-Famille donnent une douzaine de grands drapeaux Carillons Sacré-Cœur à l’école Christ-Roi, qui les accepte et les installe dans chacune des classes. Tous les matins, les élèves devront se mettre au garde-à-vous et saluer le drapeau.

Pour signifier l’importance de Granby dans son développement, l’Ordre y organise, en octobre 1936, son premier congrès général à l’extérieur de Montréal. Ce « véritable déploiement des forces vitales racistes des Canadiens français » attire plus de 150 délégués et donne lieu à une grande initiation des nouveaux membres. Plusieurs résolutions sont adoptées lors de cette rencontre, mais la principale préoccupation concerne la guerre civile qui déchire l’Espagne depuis juillet 1936. Dans ce conflit, l’Ordre prend fait et cause pour les nationalistes de Franco contre les républicains, démocratiquement élus, mais à qui on reproche d’être inféodés aux mouvements anarchiste et communiste et de supporter la Russie soviétique.

À partir de 1937, c’est la possibilité que le Canada s’engage dans un conflit européen, de plus en plus imminent, qui mobilise les chevaliers de Carillon et plusieurs autres associations de Granby. Mais la Deuxième Guerre mondiale, qui s’enclenche en septembre 1939, trahit non seulement les aspirations non interventionnistes de l’Ordre, mais elle en signe l’arrêt de mort en mettant au ban de la société toutes les associations au nationalisme exacerbé, maintenant soupçonnées de partager l’idéologie que les Alliés se sont engagés à combattre.

Si son existence fut relativement brève, l’Ordre des chevaliers de Carillon a néanmoins permis à la fraction conservatrice catholique de l’élite granbyenne d’exercer son leadership sur la scène locale, régionale et nationale à une époque où les Canadiens français luttaient afin d’occuper une place équivalente à leur écrasante majorité démographique.

Mario Gendron

©Société d’histoire de la Haute-Yamaska

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Jérémia Duhamel, l’échevin du peuple (1936-1945)

Jérémia Duhamel, conseiller municipal de Granby

Jérémia Duhamel, 1905-1971 (Photo : La Voix de l'Est, SHHY)

Au cours des années tourmentées de la Crise et de la Deuxième Guerre mondiale, Jérémia Duhamel (1905-1971) s’est imposé comme le porte-parole des travailleurs et des gagne-petit au sein du conseil municipal de Granby. Sous les administrations successives de Joseph-Hermas Leclerc et de Horace Boivin, ce travailleur d’usine déterminé à améliorer le sort de ses commettants, presque tous ouvriers comme lui, a su imposer son programme politique par la simple force de ses idées et de ses principes, participant à sa manière au renouveau ouvriériste qui s’était emparé de la ville au milieu des années 1930. Si l’instruction lui faisait défaut — il avait commencé à travailler à l’usine à l’âge de 11 ans —, Jérémia Duhamel ne manquait certainement pas de courage et il n’a jamais hésité à livrer bataille à quiconque entravait le chemin qu’il s’était tracé, fut-il maire ou notable, suscitant le respect de ses adversaires et l’admiration de ses concitoyens.

Pressentant sans doute son inclination à aider les autres, le maire J.-H. Leclerc nomme Jérémia Duhamel président du Comité des indigents dès son élection comme conseiller municipal du quartier ouest, le plus ouvrier de la ville, en janvier 1936. Alors que la crise économique de 1929 entre dans son dernier droit, toujours accompagnée de son cortège de misère, les efforts que déploie le nouvel élu dans la défense des chômeurs et des plus démunis force l’attention de La Voix de l’Est qui, aussi tôt qu’en février, titre : « L’échevin Duhamel fait bonne figure ». L’homme n’a pas fini de faire la manchette.

Hôtel de Ville de Granby

L’Hôtel de Ville de Granby. (Fonds Clinton D. Porter, SHHY)

Au cours de la Crise, en l’absence de programmes d’assurance-emploi et d’assistance sociale, et avec la charité privée bien impuissante à combler tous les besoins, ce sont les secours directs qui assurent aux personnes sans travail l’habillement, l’alimentation, le combustible et un abri, ou leur équivalent. Les coûts du système se partagent entre les trois niveaux de gouvernement, son financement quotidien étant assuré par des emprunts municipaux. Alors que la loi ne le prévoit pas, Granby se considère en droit d’exiger des chômeurs qu’ils travaillent pour son compte en retour des secours directs. Ainsi, chaque chômeur bénéficiaire devra travailler au moins 16 heures par semaine pour la Ville. Cette politique de travail compensatoire sera poursuivie sans relâche jusqu’à la guerre 1939-1945.

Si Jérémia Duhamel ne conteste pas le bien-fondé du travail compensatoire, il n’hésite pas, en juillet 1936, à remettre en cause la rétribution versée aux bénéficiaires des secours directs, la jugeant largement insuffisante.  Ainsi, s’indigne-t-il que Granby verse 3,42 $ par semaine par personne en aide de dernier recours, alors qu’à Saint-Jean, une ville de dimension comparable, chaque prestataire reçoit 7,39 $.  Plaidant pour un rehaussement des  contributions municipales, il ose lancer la question : « Pourquoi crier que l’on court à la ruine? », faisant une allusion à peine voilée à la politique d’austérité instaurée par le maire Leclerc depuis 1933, qui ne devait jamais lui pardonner cet affront public.

(Granby, Que., march 1932, Underwriters Survey Bureau, Montréal)

Comme président du Comité des indigents, Jérémia Duhamel fait tout en son pouvoir pour trouver du travail aux chômeurs. Avec cet objectif en vue, il réussit l’exploit, en 1937, de faire approuver le prolongement de la rue Notre-Dame jusqu’à la rue Robinson, un projet recommandé sans résultat par l’ingénieur de la Ville depuis 12 ans. Au printemps de 1938, il propose toute une série de travaux de secours directs qui, pour la plupart, sont approuvés: pavage de rues, réfection de trottoirs, réparation et installation d’égouts, ouverture de la rue Nicol de Saint-Hubert à Saint-Charles, entre autres réalisations. Il s’intéresse aussi au mouvement de colonisation de l’Abitibi, convaincu que le métier de cultivateur est, somme toute, moins ingrat que l’état de chômeur permanent. Quelques familles de Granby suivront son conseil et partiront refaire leur vie sur les terres encore inexploitées du Nord québécois.

Lorsque la Crise laisse place à la Deuxième Guerre mondiale, quelque mois après que Horace Boivin ait remplacé J.-H. Leclerc à la mairie de Granby, Jérémia Duhamel montre qu’il n’a pas l’intention de changer d’orientation politique. Car malgré la reprise de l’emploi, la misère est partout, affirme-t-il lors d’une intervention remarquée au conseil municipal : elle « existe dans plusieurs foyers de nos employés municipaux et même dans plusieurs foyers d’ouvriers qui travaillent dans les manufactures. Ce n’est pas une constatation faite à la légère, vous le savez aussi bien que moi », conclut-t-il, accusateur, en s’adressant aux élus.

Intéressé par la question du logement, Jérémia Duhamel propose en 1939 qu’on interdise toute construction résidentielle de moins de 2 000 $ afin, dit-il, d’éviter la multiplication des taudis; en 1942, il se fait précurseur en militant pour la construction de maisons à un étage (bungalows), jusque-là interdites dans la ville. Selon l’opinion qu’il exprime à ce moment, « cela permettrait à des gens moins fortunés, qui ne peuvent avoir une maison à deux étages, de se loger convenablement ». Malgré une étude sur cette proposition, ce n’est qu’en 1951 que le sujet des bungalows revenait à l’ordre du jour au conseil municipal.

Jérémia Duhamel connaît aussi l’amertume de la défaite, certaines de ses initiatives n’arrivant pas à rallier l’ensemble du Conseil ou la population. En 1938, la bataille qu’il mène pour faire adopter la rémunération des conseillers municipaux et du maire, une proposition battue à 306 voix contre 101 lors d’un référendum tenu en août, constitue sans doute le plus cuisant de ses revers. L’affaire fut d’autant plus humiliante pour Jérémia Duhamel qu’il avait promis de démissionner advenant le rejet de son option, mais sans s’exécuter après-coup, une volte-face que n’avait pas manqué de lui reprocher l’ex-maire J.-H. Leclerc en 1942, lors d’un acrimonieux débat à propos des finances de la Ville.

Marché public de Granby

Le marché public de Granby, dans l’aréna de la rue Court, novembre 1950. (Collection Bertha Duhamel, SHHY)

Quant au projet avorté d’établir un marché public à Granby, dont Jérémia Duhamel s’était fait le chantre dès 1936, convaincu des bienfaits économiques qu’il pourrait apporter à la classe ouvrière comme aux cultivateurs, l’homme allait revenir à la charge en 1949, soit quatre ans après avoir quitté l’Hôtel de ville, et gagner son pari. Prudente, la municipalité décidait à cette occasion d’installer le marché public dans l’aréna de la rue Court, afin d’en vérifier à l’avance la popularité. Dès le début, en 1950, l’aventure commerciale s’avère un succès. En 1952, sans doute attirées par le slogan « Ouvriers, économisez de 10 à 30 % sur l’achat de vos victuailles », 5 000 à 6 000 familles  s’approvisionnent au marché public deux fois par semaine, les mardis et les samedis, auprès de 200 cultivateurs de la région.

Le marché public,

Le marché public, rue Racine, 1954-1974. (Photo: La Voix de l'Est, SHHY)

En 1953, l’expérience de l’aréna s’avérant concluante, la Ville accordait un permis à Jérémia Duhamel l’autorisant à construire, sur la rue Racine, un édifice en blocs de ciment de 200 X 50 pieds pour y installer le marché public. À partir de novembre 1954, une centaine de cultivateurs pourront y écouler leurs produits. L’aventure commerciale prenait fin en 1974, trois ans après la mort de l’initiateur du projet.

 

Le marché public, rue Racine

L'intérieur du marché public, rue Racine. Au centre gauche, Jérémia Duhamel. (Photo: La Voix de l'Est, SHHY)

La mémoire collective a surtout retenu de Jérémia Duhamel son rôle comme fondateur du marché public et comme homme d’affaires avisé.   Ce texte voulait ajouter une autre dimension au personnage, en montrant qu’il avait d’abord été et est toujours resté l’échevin du peuple.

Mario Gendron

 

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Crise économique et délinquance à Waterloo

La crise économique qui sévit au cours des années 1874-1878 est l’une des plus sévères que la région ait connue. Au moment de son déclenchement, Waterloo porte fièrement le titre de capitale régionale, forte de ses 2 500 habitants, des nombreuses institutions qui relèvent de son rôle de chef-lieu du comté de Shefford et d’une structure industrielle diversifiée, avec la fonderie Allen & Taylor, la tannerie Shaw et la Waterloo Boots & Shoes comme principaux employeurs. Waterloo est alors l’agglomération la plus dynamique et grouillante des Cantons-de-l’Est après Sherbrooke. Il n’est donc pas étonnant que ce soit dans la capitale régionale que les problèmes sociaux qui accompagnent le marasme économique se manifestent avec le plus d’acuité.

© L'édifice Kelpin et l'hôtel Canada construits respectivement en 1876 et 1874. Carte postale publiée par C.H. Welch, Waterloo. Coll. SHHY

À Waterloo, la crise économique de 1874 affecte particulièrement le secteur de l’emploi. Témoin privilégié de cette période difficile, le Waterloo Advertiser indique qu’au printemps de 1876 on trouve « 17 scieurs de bois par corde » qui offrent leur service. L’automne et l’hiver de la même année, la population flottante, qui semble avoir fait de Waterloo son refuge, n’a jamais été aussi nombreuse. Le plus gros contingent des démunis demeure les employés du chemin de fer qui, dès l’arrivée du temps froid, débarquent à Waterloo en attente de la reprise des travaux. Incapables de se procurer un logement convenable, certains nécessiteux ont même fait du pont de la rue Lewis leur dernier refuge. La municipalité, à qui il incombe de soutenir les indigents, doit constamment réajuster à la hausse la contribution financière au Comité des pauvres. Certains marchands du village, comme W. Gilmour, Robinson & Co. et C. Déragon, collaborent avec les autorités en fournissant, contre remboursement, nourriture, vêtements et denrées diverses aux plus démunis.

© L'hôtel de ville de Waterloo construit, en 1871. Fonds R. Monnier, SHHY.

Errance et pauvreté constituent un terreau fertile pour la délinquance. Ainsi, principalement la nuit, le village devient le théâtre de bagarres et de méfaits d’hommes qui n’ont plus rien à perdre. C’est à l’aube qu’on constate les dégâts : trottoirs de bois détruits, clôtures arrachées, roues enlevées des voitures, chevaux détachés des écuries, entre autres délits.  Les femmes se font insulter et ne peuvent plus sortir le soir sans escorte; on vole et on agresse les vieillards; les bagarres sanglantes sont monnaie courante et, lorsqu’ils ne s’en prennent pas aux individus, les malfaiteurs s’attaquent à la propriété privée. Inquiets, les marchands exercent une surveillance nocturne de leur commerce et certains n’hésitent pas à décharger leur arme en direction des voleurs. C. S. Hall, du Foster House, prend même le soin d’avertir les contrevenants que l’un deux pourrait être sérieusement blessé.

 

© Le magasin Robinson, coin Foster et Allen. Coll. SHHY.

On poursuit les délinquants et on augmente les peines d’emprisonnement, mais rien n’y fait. Pendant l’été de 1875, le désordre atteint un paroxysme avec l’arrivée à Waterloo d’une douzaine d’indésirables qui sèment la terreur durant environ une semaine. La nuit, ces derniers dorment sous le hangar du magasin Robinson, Stevens & Willard.  Le jour, ils pratiquent la mendicité d’une manière fort particulière, se rendant en bande à la porte des demeures et faisant comprendre aux occupants qu’il est dans leur intérêt de contribuer à leur « œuvre charitable ». Le constable de Waterloo étant incapable de stopper ces exactions, on doit se résoudre à faire intervenir un groupe armé de citoyens pour chasser les intrus à l’extérieur des limites du village.

À peine la crise économique terminée et la paix sociale revenue, le village de Waterloo doit affronter un défi de plus grande envergure encore : maintenir son statut de capitale régionale contre les assauts de Granby, dont l’expansion industrielle devient de plus en plus menaçante. Cette fois, il faudra plus qu’un groupe armé de citoyens pour espérer gagner la bataille.

Mario Gendron

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