Jérémia Duhamel, l’échevin du peuple (1936-1945)

par Mario Gendron dans Histoire, Politique | 3 commentaires
Jérémia Duhamel, conseiller municipal de Granby

Jérémia Duhamel, 1905-1971 (Photo : La Voix de l'Est, SHHY)

Au cours des années tourmentées de la Crise et de la Deuxième Guerre mondiale, Jérémia Duhamel (1905-1971) s’est imposé comme le porte-parole des travailleurs et des gagne-petit au sein du conseil municipal de Granby. Sous les administrations successives de Joseph-Hermas Leclerc et de Horace Boivin, ce travailleur d’usine déterminé à améliorer le sort de ses commettants, presque tous ouvriers comme lui, a su imposer son programme politique par la simple force de ses idées et de ses principes, participant à sa manière au renouveau ouvriériste qui s’était emparé de la ville au milieu des années 1930. Si l’instruction lui faisait défaut — il avait commencé à travailler à l’usine à l’âge de 11 ans —, Jérémia Duhamel ne manquait certainement pas de courage et il n’a jamais hésité à livrer bataille à quiconque entravait le chemin qu’il s’était tracé, fut-il maire ou notable, suscitant le respect de ses adversaires et l’admiration de ses concitoyens.

Pressentant sans doute son inclination à aider les autres, le maire J.-H. Leclerc nomme Jérémia Duhamel président du Comité des indigents dès son élection comme conseiller municipal du quartier ouest, le plus ouvrier de la ville, en janvier 1936. Alors que la crise économique de 1929 entre dans son dernier droit, toujours accompagnée de son cortège de misère, les efforts que déploie le nouvel élu dans la défense des chômeurs et des plus démunis force l’attention de La Voix de l’Est qui, aussi tôt qu’en février, titre : « L’échevin Duhamel fait bonne figure ». L’homme n’a pas fini de faire la manchette.

Hôtel de Ville de Granby

L’Hôtel de Ville de Granby. (Fonds Clinton D. Porter, SHHY)

Au cours de la Crise, en l’absence de programmes d’assurance-emploi et d’assistance sociale, et avec la charité privée bien impuissante à combler tous les besoins, ce sont les secours directs qui assurent aux personnes sans travail l’habillement, l’alimentation, le combustible et un abri, ou leur équivalent. Les coûts du système se partagent entre les trois niveaux de gouvernement, son financement quotidien étant assuré par des emprunts municipaux. Alors que la loi ne le prévoit pas, Granby se considère en droit d’exiger des chômeurs qu’ils travaillent pour son compte en retour des secours directs. Ainsi, chaque chômeur bénéficiaire devra travailler au moins 16 heures par semaine pour la Ville. Cette politique de travail compensatoire sera poursuivie sans relâche jusqu’à la guerre 1939-1945.

Si Jérémia Duhamel ne conteste pas le bien-fondé du travail compensatoire, il n’hésite pas, en juillet 1936, à remettre en cause la rétribution versée aux bénéficiaires des secours directs, la jugeant largement insuffisante.  Ainsi, s’indigne-t-il que Granby verse 3,42 $ par semaine par personne en aide de dernier recours, alors qu’à Saint-Jean, une ville de dimension comparable, chaque prestataire reçoit 7,39 $.  Plaidant pour un rehaussement des  contributions municipales, il ose lancer la question : « Pourquoi crier que l’on court à la ruine? », faisant une allusion à peine voilée à la politique d’austérité instaurée par le maire Leclerc depuis 1933, qui ne devait jamais lui pardonner cet affront public.

(Granby, Que., march 1932, Underwriters Survey Bureau, Montréal)

Comme président du Comité des indigents, Jérémia Duhamel fait tout en son pouvoir pour trouver du travail aux chômeurs. Avec cet objectif en vue, il réussit l’exploit, en 1937, de faire approuver le prolongement de la rue Notre-Dame jusqu’à la rue Robinson, un projet recommandé sans résultat par l’ingénieur de la Ville depuis 12 ans. Au printemps de 1938, il propose toute une série de travaux de secours directs qui, pour la plupart, sont approuvés: pavage de rues, réfection de trottoirs, réparation et installation d’égouts, ouverture de la rue Nicol de Saint-Hubert à Saint-Charles, entre autres réalisations. Il s’intéresse aussi au mouvement de colonisation de l’Abitibi, convaincu que le métier de cultivateur est, somme toute, moins ingrat que l’état de chômeur permanent. Quelques familles de Granby suivront son conseil et partiront refaire leur vie sur les terres encore inexploitées du Nord québécois.

Lorsque la Crise laisse place à la Deuxième Guerre mondiale, quelque mois après que Horace Boivin ait remplacé J.-H. Leclerc à la mairie de Granby, Jérémia Duhamel montre qu’il n’a pas l’intention de changer d’orientation politique. Car malgré la reprise de l’emploi, la misère est partout, affirme-t-il lors d’une intervention remarquée au conseil municipal : elle « existe dans plusieurs foyers de nos employés municipaux et même dans plusieurs foyers d’ouvriers qui travaillent dans les manufactures. Ce n’est pas une constatation faite à la légère, vous le savez aussi bien que moi », conclut-t-il, accusateur, en s’adressant aux élus.

Intéressé par la question du logement, Jérémia Duhamel propose en 1939 qu’on interdise toute construction résidentielle de moins de 2 000 $ afin, dit-il, d’éviter la multiplication des taudis; en 1942, il se fait précurseur en militant pour la construction de maisons à un étage (bungalows), jusque-là interdites dans la ville. Selon l’opinion qu’il exprime à ce moment, « cela permettrait à des gens moins fortunés, qui ne peuvent avoir une maison à deux étages, de se loger convenablement ». Malgré une étude sur cette proposition, ce n’est qu’en 1951 que le sujet des bungalows revenait à l’ordre du jour au conseil municipal.

Jérémia Duhamel connaît aussi l’amertume de la défaite, certaines de ses initiatives n’arrivant pas à rallier l’ensemble du Conseil ou la population. En 1938, la bataille qu’il mène pour faire adopter la rémunération des conseillers municipaux et du maire, une proposition battue à 306 voix contre 101 lors d’un référendum tenu en août, constitue sans doute le plus cuisant de ses revers. L’affaire fut d’autant plus humiliante pour Jérémia Duhamel qu’il avait promis de démissionner advenant le rejet de son option, mais sans s’exécuter après-coup, une volte-face que n’avait pas manqué de lui reprocher l’ex-maire J.-H. Leclerc en 1942, lors d’un acrimonieux débat à propos des finances de la Ville.

Marché public de Granby

Le marché public de Granby, dans l’aréna de la rue Court, novembre 1950. (Collection Bertha Duhamel, SHHY)

Quant au projet avorté d’établir un marché public à Granby, dont Jérémia Duhamel s’était fait le chantre dès 1936, convaincu des bienfaits économiques qu’il pourrait apporter à la classe ouvrière comme aux cultivateurs, l’homme allait revenir à la charge en 1949, soit quatre ans après avoir quitté l’Hôtel de ville, et gagner son pari. Prudente, la municipalité décidait à cette occasion d’installer le marché public dans l’aréna de la rue Court, afin d’en vérifier à l’avance la popularité. Dès le début, en 1950, l’aventure commerciale s’avère un succès. En 1952, sans doute attirées par le slogan « Ouvriers, économisez de 10 à 30 % sur l’achat de vos victuailles », 5 000 à 6 000 familles  s’approvisionnent au marché public deux fois par semaine, les mardis et les samedis, auprès de 200 cultivateurs de la région.

Le marché public,

Le marché public, rue Racine, 1954-1974. (Photo: La Voix de l'Est, SHHY)

En 1953, l’expérience de l’aréna s’avérant concluante, la Ville accordait un permis à Jérémia Duhamel l’autorisant à construire, sur la rue Racine, un édifice en blocs de ciment de 200 X 50 pieds pour y installer le marché public. À partir de novembre 1954, une centaine de cultivateurs pourront y écouler leurs produits. L’aventure commerciale prenait fin en 1974, trois ans après la mort de l’initiateur du projet.

 

Le marché public, rue Racine

L'intérieur du marché public, rue Racine. Au centre gauche, Jérémia Duhamel. (Photo: La Voix de l'Est, SHHY)

La mémoire collective a surtout retenu de Jérémia Duhamel son rôle comme fondateur du marché public et comme homme d’affaires avisé.   Ce texte voulait ajouter une autre dimension au personnage, en montrant qu’il avait d’abord été et est toujours resté l’échevin du peuple.

Mario Gendron

 

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  1. Denise Forand

    C’est un très bon exemple pour les jeunes élus du peuple, soit municipal, provincial et fédéral. Ils auraient beaucoup à apprendre sur de bons motifs dans leurs projets.
    Ses exemples les aideraient à réfléchir pour quelle raison ils ont été élues, le bien du Peuple et non pas leurs poches ou leurs orgueuils.
    Nous avons encore beaucoup de citoyens qui pourraient profiter de ses idées pour sortir de la misère. Ce petit bout d’histoire devrait être publié dans plusieurs journaux, surtout celles que nos élus lisent. Merci.

  2. Luc R. Bouchard D.C., FICC

    J’ai entendu dire que CCR allait déménager.
    Peut être que l’édifice pourrait à nouveau servir de Marché Public.
    Luc R. Bouchard D.C., FICC
    P.S.: Très beau reportage, sur Monsieur Jérémia Duhamel.
    Mes parents étaient les voisins de la Ferme de Monsieur Duhamal.
    La Crêmerie Bouchard sise aux coins du chemin de Roxton et 9e
    Rg Est – la Ferme de la famille Duhamel de l’autre coté du 9e Rg

  3. Luc Bernier

    M. Gendron,

    Vous avez bien réussi à démontrer comment M. Duhamel a su contribuer au mieux-être de Granby, comme fermier, commerçant et élu municipal. Il est certainement digne d’une telle mention dans les pages de la SHHY.

    Je suis sûr qu’un historien de la notoriété de Fernand Braudel a reconnu l’importance de l’HISTOIRE RÉGIONALE et la place importante qui ont joué et y jouent encore les petits commerçants et les gens qu’ils desservent.
    Voici des lignes qui en font foi:

    Il n’est pas facile de cerner l’immense royaume de l’habituel, du routinier, « ce grand absent de l’histoire ». En réalité, l’habituel envahit l’ensemble de la vie des hommes, s’y diffuse comme l’ombre du soir remplit un paysage. Mais cette ombre, ce manque de mémoire et de lucidité, admettent à la fois des zones moins éclairées et des zones plus éclairées que d’autres. Entre ombre et lumière entre routine et décision consciente, la limite serait importante à marquer. Reconnue, elle permettrait de distinguer ce qui est à droite de ce qui est à gauche de l’observateur ou, mieux, au-dessous et au-dessus de lui.
    Imaginez donc l’énorme et multiple nappe que représentent, pour une région donnée, tous les marchés élémentaires qu’elle possède, soit une nuée de points, pour des débits souvent médiocres. Par ces bouches multiples commence ce que nous appelons l’économie d’échange, tendue entre la production, énorme domaine, et la consommation, énorme domaine également.
    FERNAND BRAUDEL, de l’Académie française, « La dynamique du capitalisme », Arthaud, Paris, 1985, p.21-22.

    J’imagine qu’il vous arrive, comme à tout un chacun, de connaître des moments de découragement…

    Je me joins à M. Braudel pour reconnaître le bien-fondé de L’HISTOIRE RÉGIONALE.
    Ce sont ses acteurs qui ont d’abord permis la Grande Histoire.

    GRAND MERCI à vous et à votre équipe de contribuer à le rappeler aux gens de Granby et de sa grande région.

    Tenez bon! Votre travail est fort utile et, j’en suis convaincu, continuera à produire ses fruits…

    Un ami de l’histoire.

    Luc Bernier

    P.S. Je souligne ici des membres de ma famille qui, comme petits commerçants ont contribué à l’essor de Granby: Elzéar et Réal Brodeur ( Quincallerie Nouvelle-France), Marcel Beaudry (Mercerie, rue Centre).

Bienvenue à la Société d’histoire de la Haute-Yamaska.

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