Le recensement des bovins canadiens de 1941

Le recensement des bovins canadiens de 1941

 

Vache canadienne

© Vache canadienne. (Fonds Société des éleveurs de bovins canadiens, SHHY. Photo Strohmeyer.)

Tous les éleveurs savent à quel point il est difficile de connaître avec exactitude le nombre des sujets vivants d’une race, enregistrée ou non, à un moment précis de son histoire. Si certaines formules mathématiques et d’autres méthodes indirectes peuvent conduire à des estimés fiables de la grandeur des cheptels, c’est encore le recensement qui donne les meilleurs résultats. Malheureusement, ces enquêtes sont rares. Ainsi, seulement deux dénombrements de la race canadienne ont été réalisés dans la première moitié du XXe siècle, un en 1922, dont on ne connaît que des résultats globaux [1], et l’autre en 1941, plus détaillé et beaucoup plus complet, dont on présente ici le bilan et l’analyse. Les éleveurs et les amateurs de la race canadienne y trouveront certainement matière à réflexion.

Une affirmation[2], non vérifiée et difficilement vérifiable, soutient que, vers 1885, les trois-quarts des bovins laitiers du Québec sont de race canadienne, ce qui équivaut à 370 000 des 491 000 vaches laitières inscrites au recensement de 1881. Bien sûr, il ne s’agit pas ici d’une race au sens moderne du terme, avec inscription au livre de généalogie et conformation à un standard — les livres de la canadienne ne sont ouverts qu’en 1886 —, mais plutôt d’une race du terroir, qu’on qualifie aussi d’ethnotype, développée au gré des pratiques empiriques d’élevage et de l’acclimatation aux conditions environnementales. Or de manière paradoxale, les Règlements de la Commission du livre de généalogie de la race bovine canadienne, publiés en 1890, identifient deux phénotypes différents de la vache canadienne : un à courtes cornes, se rapprochant beaucoup de celui des jersey ou guernesey et un autre d’un peu plus grande taille et à longues cornes, « ne ressemblant pas du tout au premier[3]».

C’est le premier type que la Société des éleveurs de bovins canadiens (1895) choisira de propager. Dans les faits, plus de trois décennies seront nécessaires pour en arriver à fixer le type standard de la race canadienne, un retard qui défavorisera la race du pays en regard de ses concurrentes immédiates, particulièrement l’ayrshire.

Malgré les incertitudes qui entourent la définition de son type, c’est en 1886 qu’on procède à l’ouverture des livres de généalogie de la race canadienne; jusqu’à leur fermeture, en décembre 1896, 6 229 animaux souches (5 307 vaches et 922 taureaux) y sont enregistrés[4]. À compter de ce moment, seuls les animaux issus de parents inscrits au livre pourront l’être à leur tour. En 1900, selon J.-A. Couture, on trouve encore des bovins canadiens non enregistrés dans toutes les fermes des comtés de Chicoutimi, Saguenay, Charlevoix, Montmorency, Lévis, Dorchester, Bellechasse, l’Islet, Kamouraska, Portneuf, Champlain, Berthier, Trois-Rivières, Nicolet, Terrebonne, Lac Saint-Jean et plusieurs autres. Quant aux animaux enregistrés, il se concentrent dans Berthier, Joliette, Drummond, Kamouraska et l’Islet[5] .

En 1905, le nombre des vaches canadiennes enregistrées s’élevait à 6 593 et celui des taureaux, à 746. Au cours des trois années suivantes cependant, on enregistre moins de 200 bovins canadiens par année, des chiffres qui traduisent les difficultés de la race à s’imposer auprès des cultivateurs. À cette époque, c’est l’ayrshire qui s’affirme comme la principale compétitrice de la canadienne, avec plus de 7 000 taureaux enregistrés au Québec depuis l’ouverture des livres de généalogie, en 1870. La race écossaise se trouve avantagée de deux façons : 1) elle est plus grosse que la canadienne et donne donc plus de lait, et ce, à une époque où la majorité des fromageries du Québec paie encore le lait au poids, c’est-à-dire sans tenir compte du taux de gras; 2) elle a pu compter sur l’appui du Conseil d’agriculture de la province de Québec, qui en a fait la promotion et qui l’a en quelque sorte imposée aux cercles agricoles, aux sociétés d’agriculture et aux écoles d’agriculture[6] .

À compter des années 1920, une série de mesures va permettre de replacer le développement de la race canadienne à l’ordre du jour. La formation des cercles d’élevage, ainsi que les travaux d’amélioration du type et des rendements laitiers effectués à la station expérimentale de Cap-Rouge, à l’École de laiterie de Saint-Hyacinthe et à la Ferme école provinciale de la Gorgendière, dans Portneuf, contribuent à cette timide renaissance de la race. Ainsi, de 81 membres qu’elle comptait en 1909, la Société des éleveurs de bovins canadiens en regroupe 254 en 1939, qui, au cours de l’année, ont fait enregistrer plus de mille animaux[7] . En 1941, sans doute dans l’objectif de mesurer plus précisément l’ampleur de cette croissance, la Société des éleveurs de bovins canadiens entreprend « le recensement de tout le bétail canadien dans la Province ». C’est l’analyse des résultats de cette enquête que nous présentons ici.

Le questionnaire que le secrétaire Jean-Paul Lettre expédie à tous les membres de la Société des éleveurs de bovins canadiens se résume à quelques questions : le nombre des bovins canadiens (enregistrés et non enregistrés) qu’ils possèdent, le nombre d’années qu’ils en font l’élevage, s’ils effectuent le contrôle laitier et s’ils tiennent un registre de troupeau.

Les 237 éleveurs qui participent au recensement des bovins canadiens de 1941 possèdent collectivement 4 299 animaux, dont 3 551 sont enregistrés et 748 ne le sont pas; ce cheptel inclut 215 taureaux, ce qui donne un ratio de un taureau pour 20 vaches. On dénombre des bovins canadiens dans 55 des 86 comtés du Québec, avec une faible moyenne de 78 têtes par comté. Mais cette moyenne traduit mal la réalité de l’élevage, certaines circonscriptions électorales comptant plus de 200 têtes et d’autres, quelques-unes à peine. En fait, environ les trois-quarts du cheptel canadien se retrouvent dans le tiers des comtés recensés et plus de la moitié, soit 2 195 bêtes, est concentrée dans dix d’entre eux. En termes de présence régionale, l’élevage des bovins canadiens semble vigoureux dans certaines régions, comme le Lac Saint-Jean, les Cantons-de-l’Est, le Richelieu, Kamouraska et la grande région de Québec, alors qu’il est anémique dans d’autres, comme Gatineau et toute la zone qui s’étend au nord-ouest et au sud-ouest de Montréal, à Laval, Sherbrooke, Matane et Arthabaska.

Tableau 1. Les 10 comtés du Québec comptant le plus grand nombre de bovins canadiens, 1941.

Comté Nbre de têtes Nbre d’éleveurs
Shefford 290 10
Lac St-Jean 283 9
Kamouraska 260 19
Roberval 255 10
Portneuf 221 9
Nicolet 195 11
Stanstead 188 4
Lévis 188 10
Bagot 181 10
L’Assomption 134 7
Total 2195 99

 

Les 237 éleveurs de bovins canadiens se divisent en deux groupes, les éleveurs individuels et les éleveurs institutionnels. Les institutions rassemblent trois communautés religieuses, dont deux sont établies dans le comté de Roberval, les Ursulines, avec 69 têtes, et les Oblats, avec 22 têtes, et une dans le comté de Québec, les Sœurs du Bon-Pasteur, avec 38 têtes, qui vient d’acquérir une partie des terres de la ferme expérimentale de Cap-Rouge, fermée en 1940 par le gouvernement fédéral. Deux écoles d’agriculture sont également impliquées dans l’élevage des bovins canadiens : la Ferme école provinciale de La Gorgendière, à Deschambault, qui détient le plus grand nombre d’animaux canadiens, soit 100 [8], et l’École supérieure d’agriculture de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, avec 28 sujets. La compagnie John Breakey Ltd, de Breakeyville, dans Lévis, avec 58 bovins, peut aussi être ajoutée au groupe restreint des éleveurs institutionnels. Quant aux éleveurs individuels, de loin les plus nombreux, environ les deux tiers d’entre d’eux détiennent moins d’animaux que la moyenne du groupe (17), tandis que les plus importants, peu nombreux, gardent 30 têtes de bétail et plus.

Tableau 2. Les 20 plus importants éleveurs de bovins canadiens, 1941

Nom Municipalité Comté Nbre
Ferme école La Gorgendière Deschambault Portneuf 100
Albert Riendeau Coaticook Stanstead 85
Sœurs Ursulines Roberval Roberval 69
Jos. Desmarais Racine Shefford 67
John Breakey Ltd Breakeyville Lévis 58
Louis Hudon Métabetchouan Lac St-Jean 47
Eugène Marcoux Coaticook Stanstead 47
Michel Laplante Sutton Brome 41
L.A. Sylvestre Clairvaux Bagot 40
Ferme Bon-Pasteur Cap-Rouge Québec 38
Osias Tremblay St-Bruno Lac St-Jean 37
J. Raoul Desbiens Hébertville Lac St-Jean 36
Henri Grondin La Baie Yamaska 36
Willie Grondin St-Joachim Yamaska 36
Ernest Sylvestre St-Hyacinthe St-Hyacinthe 36
Amédée Girouard Coaticook Stanstead 35
Edmour Gaucher St-Valérien Shefford 35
Rodolphe Bolduc Métabetchouan Lac St-Jean 35
Bertrand Hudon Métabetchouan Lac St-Jean 35
Idas Dufour Roberval Roberval 34
Total 947

 

La Société des éleveurs de bovins canadiens obtient 221 réponses à la question : « Depuis quand élevez-vous du bétail canadien pur sang ? ». De ce nombre, 52 (23,5 %) disent élever des animaux canadiens depuis moins de trois ans et 53 (23,9 %), depuis quatre à neuf ans. Pour leur part, les éleveurs de 10 ans et plus sont 116 (52,5 %), dont 51 (23,1 %) dépassent 20 ans. Ce sont généralement les plus anciens éleveurs qui détiennent les plus gros troupeaux.

Tableau 3. Les dix plus anciens éleveurs de bovins canadiens, 1941

Nom Municipalité Comté Nbre d’années Début
Télesphore Thouin Repentigny L’assomption 60 1881
Ariste Précourt St-Thomas Yamaska 50 1891
Joseph Gladu St-Grégoire Iberville 46 1895
Mme D. Coulombe St-Norbert Berthier 46 1895
Sœurs Ursulines Roberval Roberval 44 1897
Jos. Labrèche Rawdon Montcalm 40 1901
Philias Bourassa St-Barnabé St-Maurice 36 1905
Ludovic Roy Cap-Chat Gaspé 35 1906
Osias Tremblay St-Bruno Lac St-Jean 35 1906
O. A. Foster Kingsbury Richmond 31 1910

 

En 1941, les éleveurs ont le choix de participer à l’un ou l’autre des programmes fédéral ou provincial de contrôle laitier, le premier datant de 1904, le deuxième de 1933[9]. L’objectif du contrôle laitier est de renseigner l’éleveur sur la production de lait et de gras de chacune des vaches de son troupeau, et ce, afin qu’il puisse éliminer les bêtes les moins productives. «Ce n’est que de cette façon que l’on en arrive à améliorer le troupeau et l’amélioration du troupeau est le but final du contrôle», affirme une brochure du ministère fédéral de l’Agriculture consacré au sujet [10]. Selon les données du recensement des bovins canadiens de 1941, un peu plus de la moitié des éleveurs pratique le contrôle laitier; à titre de comparaison, à la même époque, à peine 4 % de l’ensemble du cheptel laitier québécois y participe. Quant au registre de troupeau, il est utilisé par 146 (61,6 %) des éleveurs recensés.

Conclusion

Selon les critères établis dans L’État des ressources zoogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture, publié en 2008 par l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture, la race canadienne, avec des effectifs d’environ 300 sujets purs, est considérée comme «en danger maintenu», une catégorie qui s’applique aux «populations en danger pour lesquelles des programmes de conservation actifs sont en place [11]». Sept décennies plus tôt, soutenue par une poignée d’institutions et un groupe restreint d’éleveurs, et forte de plus de 4 000 têtes, la race bovine canadienne semblait pourtant bien vivante et loin de l’extinction. Mais son déclin était déjà inscrit dans l’opposition grandissante entre ses possibilités physiologiques et les conditions changeantes de l’agriculture et des marchés.

Il faut admettre que 4 000 vaches canadiennes sur un cheptel laitier évalué à un million de têtes au Québec, ça semble bien peu; c’est bien peu aussi en regard de la principale concurrente de la canadienne, l’ayrshire, dont on retrouve le phénotype dans la région de Montréal et partout où on se spécialise dans la production du fromage et la vente du lait nature. Bientôt remplacée par la holstein dans son rôle de pourvoyeuse de lait, la race écossaise, pour l’heure, dessine les paysages animaliers de beaucoup de campagnes du Québec. Quant à la canadienne, elle prospère dans les régions éloignées des grands centres, là où sa rusticité et le taux de gras élevé de son lait peuvent être exploités avec plus d’efficacité. Mais même dans ces régions où on la trouve plus nombreuse, on ne recense jamais plus de 300 canadiennes par comté, répartis dans une dizaine de troupeaux, des effectifs insuffisants pour espérer mettre en place un programme d’amélioration génétique efficace. Si Andréa St-Pierre et l’équipe qu’il dirige à la station de Deschambault feront beaucoup d’efforts pour propager les lignées les plus profitables de la race, il faudra tout de même attendre 1960 pour que le Centre d’insémination artificielle du Québec (1948) utilise un premier taureau éprouvé de race canadienne (CN 1 La Gorgendière Joujou 24 J)[12]. C’est uniquement à partir de ce moment que les efforts d’amélioration génétique des rendements laitiers de la canadienne pourront donner des résultats probants.

Lors d’une rencontre avec un des responsables de la station expérimentale de Deschambault, il y a de cela quelques années, ce dernier indiquait que la principale raison du déclin de la canadienne était l’amélioration des pâturages après la Deuxième Guerre mondiale, qui avait ouvert la porte à l’utilisation massive de la race Holstein. Dans une économie agricole où les marchés de niche n’existaient pas encore, la canadienne perdait ainsi son principal avantage sur ses concurrentes, la rusticité, qui, disait-on au début du XXe siècle, en faisait la machine la plus économique à produire du beurre. En porte-à-faux sur les tendances lourdes du marché, qui favorisaient la production de grands volumes de lait à moindre taux de gras, les éleveurs de la race canadienne se trouvaient nécessairement défavorisés. La race perdait en importance pour la simple raison qu’il devenait moins profitable d’en faire l’élevage. Depuis une dizaine d’années, selon la même logique, c’est parce qu’on lui trouve une utilité dans l’industrie fromagère artisanale, dont elle devient un des porte-étendards, que la race canadienne connaît un regain de popularité.

© Mario Gendron, Société d’histoire de la Haute-Yamaska, Granby, 2013.

[1] Selon Louis de Gonzague Fortin (Histoire de la race bovine canadienne, Sainte-Anne de la Pocatière, La Bonne Terre, 1940, p. 186), qui dit le tenir d’Adrien Morin, alors secrétaire de la Société des éleveurs, l’enquête de 1922 aurait permis d’identifier 139 éleveurs et 1 156 bovins canadiens, dont 919 femelles et 245 mâles.
[2] « La Chambre d’agriculture, devenue le Conseil d’Agriculture, avait dit qu’il n’y avait plus de bétail canadien. Il fallait prouver le contraire. Toute la province fut donc visitée et l’on constata qu’au moins 75 pour cent du bétail était encore exempt de tout sang étranger ». Joseph-Alphonse Couture, Le Bétail canadien, Saint-Pacôme, M. W. Power, ca 1917, p.5.
[3] « La vache canadienne », Règlements de la Commission du livre de généalogie de la race bovine canadienne, Québec, Imprimerie Israël Turcot, 1890, p. 10.
[4] La vache canadienne, (Conférence donnée par M. J. H. Grisdale, agriculteur de la ferme expérimentale centrale, devant le comité spécial permanent de l’agriculture et de la colonisation, le 19 mars 1909.), Ottawa, ministère fédéral de l’Agriculture, 1909, p.14. La Société d’histoire de la Haute-Yamaska possède les deux premiers livres (manuscrits) de généalogie ayant servi à l’enregistrement du bétail souche, qui couvrent les années 1887 à 1893 (en partie). On y recense 1 142 vaches et 202 taureaux. À notre connaissance, aucun autre livre de cette première version des registres généalogiques n’a été conservé. SHHY, Livres de généalogie de la race bovine canadienne, vol. 1 (1887-1891), vol. 2 (1891-1893), Fonds de la Société des éleveurs de bovins de race canadienne, P-025.
[5] J.-A. Couture, The French Canadian Cattle, Québec, Léger Brousseau, 1900, p.11-12.
[6] J. W. G. MacEwan, The breeds of farm live-stock in Canada, Toronto, Thomas Nelson & Sons, 1941, p. 194.
[7] À titre de comparaison, 4 580 vaches et taureaux ayrshire ont été enregistrés au Québec en 1940. J. W. G. MacEwan, op. cit., p. 210.
[8] Ce nombre élevé est un effet du transfert du troupeau de l’École de laiterie de Saint-Hyacinthe à Deschambault, en 1940. SHHY, Fonds Société des éleveurs de bovins de race canadienne, P-025, La Gorgendière, ferme école provinciale, F. 14.
[9] Conférence sur le contrôle laitier, Fédération canadienne des producteurs de lait, 1967, p. 23 et 55.
[10] A. H. White, Le progrès du contrôle des vaches laitières, Ottawa, Ministère fédéral de l’agriculture, 1920, p. 7.
[11] Diane Allard et Guy D. Lapointe, La Canadienne, plus de 400 ans d’histoire,Québec , ministère de Agriculture, Pêcheries et Alimentation, 2012, p.13.
[12] Jean-Noël Dion et Claude Hayes, CIAQ,,  50 ans avec vous, Saint-Hyacinthe, Centre d’insémination artificielle du Québec, 2000, p. 33.

 

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