Les vingt premières années du zoo de Granby : de l’incertitude au succès

par Mario Gendron dans Association, Tourisme | 6 commentaires
Zoo de Granby

L'entrée du Zoo, rue Bourget, en 1955. (Fonds Société zoologique de Granby, SHHY)

À la face du monde, la marque la plus distinctive de Granby demeure sans aucun doute son zoo, de même qu’il reste sa plus grande réussite aux yeux de ses habitants. Ce qu’on sait moins à propos de cet indéniable succès touristique et économique, c’est ce qu’il a fallu d’action communautaire et de bénévolat, d’efforts et d’imagination pour qu’il se réalise.

L’expérience du parc Avery, 1946-1953

C’est le maire Horace Boivin qui prend l’initiative, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, de garder quelques petits animaux sauvages et domestiques dans la cour sommairement clôturée de sa résidence. Comme cette ménagerie grossit, la Ville décide, en juin 1945, de transformer « en jardin zoologique le parc Avery […] en y plaçant deux chevreuils et leurs biches ainsi que d’autres animaux à poils ou à plumes, et cela dans l’intérêt du public qui aime à se rendre à ces lieux de distraction ». L’administration du zoo est déléguée à la Chambre de commerce des jeunes, qui l’assume par l’entremise de son comité de zoologie, fondé en 1946. À ce moment, le zoo rassemble 5 cerfs de Virginie, 3 wapitis, 3 bisons, ces derniers obtenus grâce à l’intervention du député fédéral Marcel Boivin, 2 ours noirs et quelques petits animaux. L’entrée est gratuite et le restera jusqu’en 1954.

Bisons du Zoo de Granby

© Les bisons du parc Avery, dons des Parcs nationaux canadiens de l'Alberta. (Fonds Société zoologique de Granby, SHHY

Rapidement, l’obligation de nourrir, d’héberger et entretenir ces animaux sauvages sème le désarroi parmi les responsables. La correspondance que le premier président du zoo, Roger Leroux, entretient avec le docteur J.-A. Brossard, du zoo de Charlesbourg, montre comment les gens de Granby, malgré leurs bonnes intentions, étaient dépassés par l’immensité et la complexité de la tâche. En 1946, par exemple, on s’enquiert des façons de nourrir et garder un raton laveur ; deux ans plus tard, on paraît tout ignorer des habitudes de vie des marmottes, des porcs-épics et des moufettes. Dans ces conditions où la bonne volonté tient lieu du savoir-faire le plus élémentaire, les incidents malheureux sont inévitables et se multiplient.

Cerfs du zoo de Granby

Carte postale des premières années du zoo. (Fonds Clinton D. Porter, SHHY)

La Revue de Granby, moins discrète que La Voix de l’Est sur la question, évoque les problèmes du zoo et leurs graves conséquences. Nourriture inadéquate, souvent limitée à du pain brun, exiguïté des cages, incompétence du personnel, la liste des reproches est exhaustive. Celle des décès douteux ne l’est pas moins : entre 1950 et 1953, la lionne Parma trépasse d’une fièvre rhumatismale, un ourson est dévoré par ses congénères, deux aigles se battent à mort, un castor s’enfuit et deux singes décèdent apparemment sans raison. Si une société protectrice des animaux existait à Granby, affirme l’hebdomadaire, il y a longtemps qu’elle aurait dénoncé la situation.

Sous l’accumulation des malheurs et des difficultés, le zoo, de source de fierté mobilisatrice qu’il était au lendemain de la guerre, a tôt fait de se transformer en fardeau et même en embarras pour les citoyens de Granby. De telle façon qu’à compter de 1949, le maire Boivin demandera incessamment au gouvernement provincial d’en assumer l’administration et le financement complet. Mais le gouvernement de l’Union nationale, sauf pour une maigre subvention annuelle, restera sourd aux échos d’une ville dont le maire et son entourage sont si clairement identifiés aux libéraux. Par ailleurs, la popularité grandissante du zoo empêche de songer sérieusement à le saborder.

La société zoologique de Granby

Alors que même les plus optimistes commencent à douter, la Société zoologique, fondée en 1953, réussit à relancer l’expérience sur de nouvelles bases en réinstallant la centaine d’animaux du zoo sur un vaste terrain cédé par la paroisse Notre-Dame. La conception des plans de ce qu’il convient maintenant d’appeler le Jardin zoologique est confiée aux architectes Paul-O. Trépanier et Gilles R. Bélanger, qui les présentent au public en 1954. Ils prévoient de meilleurs aménagements pour les cages et les terrains des animaux, à propos desquels on fournit désormais des renseignements sur les moeurs et l’habitat. Au centre du Jardin zoologique, on crée une aire de divertissement pour les enfants qui, par la suite, ne cesse de prendre de l’envergure. Finalement, les autorités du zoo imposent, les samedis et les dimanches, un prix d’entrée de 25 cents aux adultes, qui composent environ la moitié de la clientèle. En quelques mois, ces initiatives propulsent Granby au rang des destinations touristiques majeures du Québec, et même du Canada.

zoo de Granby

© Au cours des années 1950, la télévision naissante et le Jardin zoologique travaillent souvent de concert. (Fonds Société zoologique de Granby, SHHY)

Les intérêts du Jardin zoologique et ceux de la télévision naissante s’accordent rapidement : le premier cherche à se faire connaître, la deuxième est avide d’images spectaculaires. Mais pour que la fusion se réalise, le zoo doit regarnir sa ménagerie d’animaux exotiques, un objectif difficilement réalisable avec un maigre budget annuel de 50 000 $. Ce problème, en apparence insoluble, trouve sa réponse dans la notoriété internationale du maire Horace Boivin.

Horace Boivin et les animaux

Mettant à profit quelques-unes de ses relations amicales et armé d’un discours qui met l’accent sur le développement de l’amitié entre les peuples par l’échange d’animaux, le maire Boivin parvient à convaincre le zoo de Londres de donner à Granby des zèbres, un léopard, des pingouins, un chameau et 25 espèces d’oiseaux. Dans les mêmes circonstances, il obtient des cygnes de Genève, des antilopes du Congo et un rhinocéros des États-Unis, tandis que le zoo de Paris accepte d’échanger un chimpanzé contre deux ours noirs. En fait, au cours de cette période, le Jardin zoologique, toujours à l’affût d’une bonne occasion, demeure en relation constante avec les zoos de Paris, Londres, Toronto, Victoria, New York, Washington, Cleveland, Philadelphie, Chicago et Détroit. De surcroît, pour remercier le maire Boivin d’avoir favorisé une réconciliation rapide avec l’Allemagne après la guerre, le capitaine Kempf, de la Poseidon Line, prend à sa charge le transport des animaux d’Europe jusqu’à Montréal. Chaque fois qu’un navire de la Poseidon accoste au port avec à son bord un lion, un tigre ou une girafe, on s’assure de la présence des médias.

© Gustave en compagnie du gouverneur général du Canada, Vincent Massey, lors de l’inauguration du Jardin zoologique, le 28 mai 1955. (Fonds Société zoologique de Granby, SHHY)

Un girafeau, zoo de Granby

© Un girafeau débarque d’un des navires de la Poseidon Line. (Fonds Société zoologique de Granby, SHHY)

Certains des animaux du Jardin zoologique favorisent grandement sa renommée. Les nouveaux-nés de toutes les espèces s’attirent toujours les faveurs du public, mais il faut généralement un nom, une histoire et quelques apparitions à la télévision pour atteindre le statut d’animal vedette. Intelligent, astucieux et amuseur public de premier ordre, le chimpanzé Gustave est de ceux qui y arrivent. Parfois, c’est l’histoire de l’animal qui fascine, comme dans le cas du premier éléphant du zoo, Ambika, qu’une pétition des enfants de Granby au premier ministre Nehru, de l’Inde, permet d’obtenir en 1955. Quant au gorille Mumba, enlevé aux soins de sa mère dans une forêt du Cameroun pour participer à l’émission La vie qui bat de Radio-Canada, en 1961, puis placé dans une famille de Granby qui le traite comme s’il s’agissait d’un enfant, plus de cent journaux à travers le Canada vont en faire le plus célèbre pensionnaire qu’ait connu le Jardin zoologique.  Lorsque la mort viendra le chercher, près de cinquante ans plus tard, Mumba n’aura rien perdu de sa popularité.

Une attraction touristique majeure

Le Tivoli

© Le Tivoli, un centre d'amusement pour les petits. (Fonds Société zoologique de Granby, SHHY)

En 1960, à force d’investissements, de sollicitation et de publicité, le Jardin zoologique de Granby compte 350 animaux, dont 65 espèces de mammifères et une vingtaine d’espèces d’oiseaux ; les singes, toujours populaires auprès du public, sont une quarantaine de 10 espèces. Le nombre des visiteurs par saison frôle alors les 600 000. Selon La Tribune de Sherbrooke, le gros de cette clientèle viendrait des familles ouvrières de Montréal, de plus en plus motorisées, et des néo-Canadiens. Un millier d’emplois indirects ou temporaires dans les secteurs de la restauration, de l’hébergement et de l’entretien automobile dépendrait de cet achalandage.

La ferme des enfants, zoo de Granby

© La ferme des enfants, inaugurée en 1963. (Fonds Société zoologique de Granby, SHHY)

Malgré tous ses succès, pourtant, le Jardin zoologique n’arrive plus à augmenter ses revenus et sa situation financière devient précaire.  Inutile d’espérer une aide supplémentaire du gouvernement provincial, qui a choisi de favoriser le zoo de Charlesbourg. Comme une hausse trop rapide du prix d’entrée aurait pour effet de réduire l’affluence, la Société zoologique choisit plutôt d’augmenter les revenus complémentaires des restaurants, des kiosques de souvenirs et du parc d’amusement Tivoli.

dôme géodésique

© Le maire Horace Boivin et l'architecte Paul-O. Trépanier lors de la construction du dôme géodésique. (Fonds Société zoologique de Granby, SHHY)

En 1962, afin de soutenir l’intérêt du public, on demandera une nouvelle fois à Paul-O. Trépanier de refaire l’aménagement du Jardin zoologique. Une des pièces maîtresses de ces rénovations sera la construction d’un dôme géodésique pour les ours polaires, inauguré en juillet 1963. Après avoir surmonté les incertitudes des débuts et s’être hissé à force de bras au rang des attractions majeures au Canada, le zoo de Granby était désormais en mesure d’affronter les défis posés par la nouvelle société des loisirs issue de la Révolution tranquille.

Mario Gendron

© Société d’histoire de la Haute-Yamaska

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  1. luc bernier

    M. Gendron,

    Le portrait historique que vous brossez du Zoo de Granby est digne de mention, et ce, à bien des égards.

    1. Vous ne manquez pas de souligner les débuts difficiles dus au manque d’expertise des responsables, dont M. Roger Leroux, le premier président.

    2. Vous soulignez avec raison le rôle joué par P.-H. Boivin, avec ses contacts internationaux et nationaux. C’était un ambassadeur de premier plan, non seulement pour le zoo mais pour le développement industriel de Granby. Il a en effet consacré toute sa vie à sa ville.

    3. J’aime le fait que vous fassiez allusion à l’impact des allégeances politiques sur l’aspect financier de l’entreprise.

    La rivalité entre les libéraux et l’Union nationale n’a pas aidé à obtenir des subventions de Maurice Duplessis. On doit cependant admettre que, selon les règles politiques de l’époque, Alexandre Taschereau, son prédécesseur libéral, favorisait ses amis de la même façon.

    4. Comme Paul-O. Trépanier avait fait les plans de l’école Notre-Dame de Fatima et que, de plus, le Frère Jean-de-la-Lande f.m.s.(Gérard Pelletier) le connaissait fort bien, les Frères Maristes allaient fréquemment rendre visite aux responsables du zoo et à leurs pensionnaires. Le Frère Jacques Geoffroy, mon professeur de 6e année, m’a révélé ce fait.

    5. Ayant habité sur la rue St-Hubert (près de Bourget) dans ma jeunesse, j’ai souvent fréquenté le zoo et ses alentours avec mes amis: les Claude Gingras et Lavoie. (Serge et Marc).

    6. Comme pensionnaire des Frères Maristes à leurs juvénats de Rock Forest et Saint-Vincent-de-Paul (Laval), j’ai quelquefois eu droit à des moqueries de mes compagnons pensionnaires du type:

    « On t’a laissé sortir du zoo ?… ».

    Eh oui ! Comme pour tous les Granbyens, l’histoire du zoo et sa réputation, m’ont suivi tout au long de ma vie, dans toutes les villes où j’ai résidé et travaillé: Sherbrooke, St-Georges de Beauce, Montréal, Ottawa.

    J’ai toujours été très fier de ma ville et des gens, toutes classes sociales confondues, qui en ont assuré l’essor.

    Presque tous mes étudiants adultes à qui j’ai enseigné par le passé (37 ans) connaissaient l’existence du zoo de Granby . Je ne manquerai pas d’en faire la promotion auprès de mes nouveaux étudiants, en utilisant votre article en classe de français langue seconde.

    Cette grande réalisation méritait de faire l’objet de votre attention !… D’ailleurs, à ma connaissance, l’administration et ses employés n’ont cessé d’innover et d’en assurer la notoriété et le succès.

    Je suis fier de mes anciens concitoyens.

    Luc Bernier

  2. Rejeanne St-jacques

    Que de courage et de détermination ont eu toutes ces personnes pour mener à bien un si grand et beau projet.Une réussite qui rend tellement de gens heureux en visitant le «le zoo de Granby» et qui a une renommée grandiose.
    Rejeanne St-jacques.

  3. Renaud Lamontagne

    En fouillant dans les archives de ma famille, j’ai trouvé des articles ainsi que des lettres reliés aux échanges entre le zoo de Granby et des zoo de pays de l’Europe de l’est en 1959. Ces échanges avaient pour but de rebâtir les relations diplomatique durant la guerre froide. Les villes impliqués étaient Moscou et Prague. Mon père y avait été envoyé pour remettre des castors et ours. Laissez-moi savoir si vous aimeriez voir les textes.

  4. Mario Gendron

    M. Lamontagne,

    Merci de votre intérêt. En ce qui concerne vos archives, nous serions très intéressés à les consulter et même à les reproduire avec votre permission,d’autant plus qu’elles semblent apporter un nouvel éclairage sur l’importance du Zoo comme ambassadeur de paix et de réconciliation au cours de l’après-guerre. Le personnel de la SHHY sera heureux de vous accueillir.

    Merci encore,

    Mario Gendron

  5. Bonjour,je suis a la recherche de photo ou vidéo de mon papa
    ( Henry Bourassa) a travail pour le zoo dans les années 60&70
    il prenais soin de GUSTAVE, le singe avoir des nouvelle s.v.p

    MERCI.

  6. Johanne Rochon

    Bonjour M. Bourassa,
    La Société d’histoire de la Haute-Yamaska conserve les archives du zoo de Granby et s’y trouvent, effectivement, quelques photos de Gustave et de ses gardiens. Nous avons, également, le film réalisé par Jean-Paul Matton, au début des années 1960, « Une journée au zoo ».
    Meilleures salutations,
    Johanne Rochon

Bienvenue à la Société d’histoire de la Haute-Yamaska.

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